Le choix de la tutrice

Les « orphelins de mère » ont pu le devenir quelques heures, quelques jours ou quelques mois après leur naissance. Le décès de la mère peut se dérouler dans la maison de ses parents, lorsqu'il s'agit d'une première naissance, dans le foyer conjugal, pour les mises au monde suivantes, ou à la maternité160. L'enfant survivant à sa mère est directement pris en charge par la parente présente, qu'il s'agisse de la mère de la défunte, d'une de ses sœurs ou cousines ou encore d'une parente du mari161. Cette première femme se voit confier l'enfant momentanément, le temps qu'une tutrice162 « légitime » soit désignée lors d'un conseil de famille.

Suite au décès de la mère, un conseil de famille réunissant les parents du père, parfois ceux de la défunte, et exceptionnellement les parentes féminines, amorce les choix de la tutrice de l'enfant non sevré, pour lequel le problème de la survie par l'allaitement est posé.

Des fonctionnaires peuvent se présenter. Forts d'une position sociale et financière plus aisée, ils offrent la possibilité de nourrir l'enfant au lait artificiel et une facilité d'accès aux centres de santé. Seul un des « orphelins » rencontrés au centre de récupération est originaire d'une famille de Zinder aisée (a contrario des autres enfants touchés par la malnutrition). Sa situation nutritionnelle dégradée fut expliquée par une insuffisance cardiaque. Les autres enfants sont originaires de familles modestes ne pouvant pas s'approvisionner en substitut du lait maternel.

Dans un premier temps, plusieurs critères sont étudiés pour tenter une alternative humaine, essentiellement pour les enfants dont la mère est décédée. Aucun cas d’enfant trouvé dans la rue, ou récupéré auprès de leur mère haukàcé (« devenue folle »), puis mis au sein, ne nous a été rapporté.

Pour les « orphelins de mère » donc, on recherche une parente de la défunte, incarnant « le côté du cœur », c'est-à-dire « le côté de l'affection », qui serait en mesure d'allaiter l'enfant. Souffrant d'avoir perdu l'une des leurs, la famille maternelle accueillerait l'enfant comme le représentant de la disparue, tandis que la filiation paternelle pourrait être contestée par les parents du père.

D'autre part, selon les interlocutrices les plus âgées, « le sang » d'une parente de la mère offrirait les mêmes garanties que celles du lait de la défunte163 quant à sa qualité ; le lait étant perçu comme un transmetteur de caractéristiques comportementales comme le bon caractère, les maladies mentales ou encore la sorcellerie. On comprend alors pourquoi les enfants sont séparés du sein de leur mère mahaukàcé dite « malade mentale » par les agents de l’État.

Lorsque des agents de santé sont impliqués, ils accompagnent la femme volontaire pour tester sa sérologie et ainsi éviter la transmission du VIH/sida par l'allaitement.

Une parente allaitant un enfant à proximité du sevrage (yaye) (18 mois pour une fille et 20 mois pour un garçon) pourra être choisie. Des amulettes (lâyu) ainsi que des décoctions confectionnés par un mai mâganin galgâgia, « celui qui a les médicaments traditionnels », permettraient de tranquilliser l'enfant sevré précocement. Mais le mari, qui n'est qu'un allié de la défunte, acceptera difficilement que le lait destiné à son enfant soit partagé, sous peine que les deux nourrissons souffrent de malnutrition164. S'il accepte, le père de « l'orphelin » pourra acheter du lait artificiel ponctuellement pour minimiser ce déséquilibre.

La femme choisie ne doit pas porter de grossesse. Son lait serait considéré comme mauvais pour celui qui le tète, qu'il soit son propre enfant ou un « orphelin » recueilli. Cet état est à l'origine de sevrages précoces et de jugements sévères lorsqu'une mère n'a pas su respecter l'espacement des naissances basé sur le rythme du sevrage (Bonnet 1996). Le fœtus refuserait qu'un autre consomme le lait qui lui est dévolu et rendrait la substance néfaste. Des décoctions permettraient de passer outre cette transformation, mais rares semblent être celles qui les connaissent. Cette prescription s'applique à « l'orphelin » et une grand-mère enceinte peut se désister au profit d'une de ses filles ou d'une de ses sœurs lorsque le père de l'enfant la convoquera à l’issue du conseil. Elle annoncera alors son état, normalement dissimulé jusqu'à ce qu'il devienne visible, à la fois par précaution et par honte165 (kumya).

Dans les cas où aucune femme ne correspond à ces critères, la disponibilité sera la propriété essentielle recherchée. Les montées de lait pourront être provoquées. Certains guérisseurs prétendent pouvoir intervenir auprès de toutes les femmes, même des jeunes filles et des personnes âgées, mais la plupart restreignent leur action aux femmes non ménopausées et ayant déjà accouché. Des femmes expérimentées savent préparer elles-mêmes les décoctions, utilisées lors du bain ou ajoutées au repas. Des écritures coraniques, rubutu, pourront également être bues pour amplifier cet effet. La grand-mère ou une tante maternelle est, dans la plupart des cas, choisie. Celles qui accompagnent leurs petits-enfants au centre de récupération nutritionnel les allaitent, même si certaines sont navrées de constater que leur « orphelin » refuse de téter ou avouent à regret que le sein donné l'est uniquement pour sa valeur affective, le lait refusant de venir.

La complexité des règles exposées ci-dessus restreint le choix d'une nourrice possible. De plus, la situation d'orphelinage peut se produire à distance de la famille maternelle, dans le village du mari ; le mode de résidence étant virilocal. Des parentes du père pourront alors être sollicitées prioritairement et choisies selon les mêmes contraintes. En revanche, il semble inconcevable de confier « l'orphelin » à une femme de l'entourage social sans aucun lien de parenté, de crainte que l'enfant oublie sa famille, ainsi que pour ne pas restreindre le champ des possibles pour des alliances futures entre les enfants de l'allaitante et de « l'orphelin ». Téter le même sein crée en effet des liens de parenté du fait de l'humeur et de l'affection partagées166.

Cette multiplication de contraintes permet d'expliquer la difficulté à trouver un substitut humain au lait maternel. Ils sont alors au cœur de préoccupations justifiées pour expliquer l’attribution du statut de maraya.

Cet élargissement pratique de la définition de « l’orphelin », se retrouve pour les enfants yan suntua, retrouvés dans la rue, ou ceux enlevés du sein de leur mère haukàcé. Quel substitut donner à l’enfant ?

Le lait de chèvre sera choisi de manière préférentielle ou le lait artificiel, lorsque les tuteurs en ont les moyens. Mais les conditions d’hygiène nécessaires ne sont pas toujours évidentes à remplir : n’utiliser que du lait frais, le faire bouillir, puis le verser dans des ustensiles propres.

Ces difficultés, associées aux pleurs de l’enfant qui a perdu sa mère, malgré les amulettes (lâyu) ou les écritures coraniques (rubutu), faites également pour donner de l’appétit à l’enfant, conduisent les marâyu à la malnutrition, selon les tutrices et les agents de santé.

Notes
160.

Pour plus de détails voir Olivier de Sardan J.-P., Moumouni A.et Souley A (1999 : 71-93)

161.

Aucune maternité zindéroise ne dispose de service de néonatologie. Selon le Rapport de synthèse de la réunion de coordination des activités de santé de la région de Zinder d'août 2005, 1283 accouchements auraient été enregistrés au niveau de la maternité centrale pour le premier semestre 2005 ainsi que des deux maternités de quartier de Zinder. 35 d'entre eux ont été accompagnés par le décès de la mère, soit 2,83 %.

162.

Parler de tutrice plutôt que de tuteur ne correspond pas à la logique coutumière zindéroise (musulmane) mettant l'accent sur la responsabilité masculine. Nous choisissons de parler de tutrice dans la mesure où les femmes rencontrées jouent un rôle pratique pour l'allaitement des nourrissons et sont considérées comme les nécessaires substituts des mères décédées.

163.

Cette perception d'une identité de lait entre femmes d'une même lignée est constatée dans d'autres contextes. Voir les contributions ethnographiques de Chiara Alfieri, Madina Querre et Bernard Taverne in Desclaux A., Taverne B. (eds.), (2000 ). Sur les représentations portant sur les humeurs, voir Bonnet (1988), Cros (1990) et Héritier (1994).

164.

Alice Desclaux parle de « compétition nutritionnelle », (2000 : 277).

165.

Sur les enjeux et pratiques entourant le sentiment de « honte », voir la thèse de Fatoumata Ouattara (1999). Pour le contexte nigérien, voir la thèse d’Hadiza Moussa (2008).

166.

Ces prescriptions ont été notées dans plusieurs sociétés au cours de l'histoire. Pour le cas français voir Rollet C., (1978 : 1189-1203). Madina Querre (2002) en fait cas chez les Peuls du Séno. Pour davantage de précision sur la parenté de lait au Niger, voir Walentowitz S., (2003), et aussi Olivier de Sardan (1979) sur la parenté de lait entre des enfants allaitées par une même nourrice, y compris au statut servile, dans le contexte songhaï.