Enjeux de distinction

L’attribution du statut de marâyu aux enfants « abandonnés » et à ceux des mères Mahaukàtâ, dites « malades mentales errantes », est contestée.

‘« Non, on ne peut pas dire que les enfants illégitimes sont des « orphelins ». Ça n’a rien à voir. » ’

Ces propos rappellent les débats tenus sur « la question métis ». Qui est « orphelin » et qui ne l’est pas ? Quelles sont les attributs de l’un et de l’autre ? La différence essentielle, encore une fois, porte sur « l’illégitimité » accordée à la naissance par l’entourage social167. Les acteurs, qui insistent sur la distinction, sont les tuteurs des « orphelins légitimes », qui cherchent ainsi à marquer une séparation nette entre leurs protégés et ceux qui subissent les transgressions religieuses de leurs parents.

Il est en effet entendu que les enfants, dits marâyu alors qu’ils ont pour mères des « malades mentales errantes »168, ainsi que les enfants « abandonnés », sont nés hors mariage. Les quelques récits de femmes abandonnantes, identifiées par la police, donnent des exemples concrets à cette assertion.

Procès-verbal169 du jugement d’une femme abandonnante
Le tribunal statuant publiquement en matière correctionnelle et en 1
er ressort déclare la prévenue coupable des faits qui lui sont reprochés et la condamne à 3 mois d’emprisonnement ferme et à 20 000 F d’amende.
La prévenue comparée pour répondre d’un fait d’abandon d’enfant nouveau-né. La prévenue est divorcée et mère de trois enfants. Les deux premiers sont nés pendant son mariage et le dernier est né hors mariage.
Après son divorce, elle ne vivait pas avec ses parents. Elle fréquentait l’école coranique où elle a rencontré le dénommé A. qui l’a engrossée. 9 mois après, elle a accouché puis jeté nuitamment dans un véhicule.
Le motif évoqué est la maladie de ses parents qui, en l’apprenant, pourraient piquer une crise. Ses parents étaient au courant de sa grossesse.
En réalité, elle l’a fait par honte. Elle était supposée être écolière coranique portant toujours le voile. Elle ne voulait pas que sa seconde personnalité soit découverte.
Elle a commis un acte grave, article 253 du code pénal. 3 mois à 3 ans, 20000 à 200 000 F.
Elle a jeté un nouveau-né hors d’état de se protéger. L’acte qu’elle a commis ne doit pas rester impuni. La peine que vous encourez doit servir d’exemple aux autres, l’enfant ayant besoin de l’amour maternel

Si la distinction est donc répétée par ceux qui s’opposent à l’attribution du statut de marâyu à ces deux types d’enfants, d’autres, au contraire, justifient ce statut par l’absence de la mère, de son lait et de son affection170.

Tableau récapitulatif des arguments pour ou contre l’attribution du statut de maraya
Arguments pour l’intégration à la catégorie de marâyu Arguments pour l’exclusion de la catégorie de marâyu
Enfant dont le père est mort Définition unanime.
Critère : enfant reconnu, religieusement, par le père, décédé
Si l’enfant n’est pas reconnu, religieusement, par le père ou si l’enfant est né hors-mariage
« Orphelins de mère » Admis par la majorité pour des raisons pratiques : manque de lait et de protection. La mère est considérée comme remplaçable par sa coépouse. Le père est toujours présent et responsable.
Enfants yan suntua (« ramassés ») de mère dite « malade mentale errante » ou mahaukacé Parents absents ou incapables de s’en occuper.
Allaitement dangereux et manquant.
Parents vivants.
Père inconnu, enfant né hors-mariage à différencier de « l’orphelin de père » du maraya
Enfants yan suntua (« ramassés),
dits « abandonnés »
Parents absents.
Survie en danger par l’absence de lait et de protection.
Enfant né hors mariage à différencier de « l’orphelin » du maraya

Les enfants des « mères malades mentales », mahaukàtâ, « errantes » ou non, sont séparés de leur mère pour deux raisons : le risque que la maladie se transmette par le lait et le risque que leur mère les blesse. Cette dernière crainte justifie également le placement de l’enfant dans un foyer autre que celui d’un parent. On s’inquiète en effet que la mère manifeste son mécontentement et réclame son enfant.

Fiche d’un enfant confié à Hadjia
Mère malade mentale, père marabout touché mentalement. La mère vivait chez ses grands-parents après son divorce. Un jour, alors que sa grand-mère s’était rendue au village, la mère était sortie avec son enfant. Les passants l’avaient vue maltraiter la fillette contre un tronc d’arbre. La police était intervenue et avait convoqué les grands-parents. Ceux-ci avaient expliqué leur difficulté à garder leur petite-fille à la maison et à veiller à ce qu’elle ne maltraite pas l’enfant. Ils demandèrent que l’enfant soit placé ailleurs pour éviter les accès de violence de la mère, envers tous.
La mairie a été chargée de trouver un autre lieu. L’enfant a été confiée à Hadjia. Les grands-parents peuvent venir rechercher l’enfant à tout moment.

Les interlocuteurs argumentant pour une même considération des enfants, dits alors « en difficulté », « vulnérables » ou marâyu, sont les acteurs engagés auprès d’eux :

Les enfants yan suntua, « ramassés » en hausa, mais désignés par les représentants de l’Etat comme « abandonnés » ou « retirés » à leur mère « malades mentales errantes », mobilisent, en effet, l’attention de tous, après avoir été laissés seuls. On mesure ici le décalage entre le terme hausa, qui met l’accent sur le moment de récupération de l’enfant, tandis que le français accentue l’acte d’abandon. Cette différence se retrouve dans le malentendu entre Hadjia et l’européen, alors que celui présentait l’enfant comme sans attaches mais que sa responsable quotidienne rappelait son engagement.

Début 2006, l’harmattan s’engouffre dans les ruelles tandis qu’un homme revient du marché (kâsuwa), à bicyclette 171 . Il s’arrête pour saluer une voisine devant les amas de granite si caractéristiques de Zinder. Une carcasse de voiture est abandonnée là et sert habituellement de lieu de jeux aux enfants du quartier. Des pleurs s’en échappent. Les deux adultes s’approchent et découvrent un nouveau-né juste couvert d’un léger pagne ensanglanté. Le chef de quartier est appelé, ainsi que le marabout. La rumeur se répand. Le notable envoie prévenir la police tandis qu’il met en garde quiconque veut toucher l’enfant. Une femme s’approche tout de même et le couvre d’un pagne bleu pour mieux le protéger du froid.

L’information est colportée jusqu’à une maison où se tient un baptême. Une femme, M., se précipite, convaincue qu’elle est destinée à recueillir cet enfant. « Je le sentais dans mon cœur », dira-t-elle plus tard.

Le commissaire arrive, escorté par l’un de ses subalternes et par l’assistance sociale de la communauté urbaine. On demande une volontaire pour accompagner l’enfant. M. le saisit et s’installe dans le véhicule.

Les trois catégories partagent donc un même problème pratique : la déficience de leur génitrice, qui aurait dû leur assurer sa protection et son lait. Dans les trois cas, il est nécessaire de trouver qui pourra apporter un substitut au lait maternel et remplacer la surveillance attentionnée que la génitrice aurait due offrir à l’enfant nouveau-né ou en bas-âge.

Si pour les « orphelins de mère », le conseil de famille décide, les autres catégories d’enfants nécessitent l’intervention des autorités. Par le passé, cette autorité était celle du Sultan et des chefs de quartier, comme nous l’avons vu. Aujourd’hui, elle est remise aux assistants sociaux et à leurs supérieurs hiérarchiques. Nous verrons dans le quatrième et le cinquième chapitre quels sont les acteurs intervenants sur la trajectoire de l’enfant et comment ils appréhendent leur rôle, mais ce qu’il convient de retenir ici est que le statut de maraya est donné et justifié par ces acteurs impliqués.

…..

Mahmoud Yasbak (2001 : 124) décrit comment, si les parents paternels ne peuvent accomplir leur devoir auprès du yatim (orphelin de père, en arabe), la responsabilité incombe au cadi, comme c’est le cas à Zinder où les représentants religieux et les autorités coutumières sont sollicités. La définition officielle, restreinte à « l’orphelin de père », se justifierait donc par l’impact social de cette situation.

Ce devoir partagé transforme en effet un problème familial en un objet d’intervention publique et donne de fait, un poids plus considérable à la situation envisagée. Il semblerait qu’à Zinder, aujourd’hui, l’omniprésence, dans les médias (radio et presse), des figures des enfants dits « ramassés », et surtout dans les services étatiques, contribue à diffuser une définition plus large de la définition pratique de maraya.

Par ailleurs, comme nous l’avions rappelé en première partie, la prise en charge des « orphelins » a été régulièrement étudiée pour comprendre comment la protection sociale mise en place par l’État s’était constituée. Nous pourrions émettre l’hypothèse que les enfants « ramassés », qui permettent de mettre en action une pluralité des agents étatiques et l’autorité des assistants sociaux, permettent également de justifier leur rôle. La réappropriation des mécanismes « traditionnels » de prise en charge, marquée par l’attribution du statut d’uwa marâyu à des femmes reconnues officiellement par la mairie, semble y contribuer.

Les constructions de « l’orphelin » sont donc sujettes à des discussions portant sur des principes de distinction (des enfants et des agents de l’État justifiant leur rôle) et sur des conditions pratiques, concernant la survie des enfants en manque de mère.

S’esquissent des manipulations de règles. Revenons plus précisément sur celles qui accompagnent le partage de l’héritage du père. Pour cela, nous proposons l’analyse de situations au cours desquelles les acteurs doivent composer avec un pluralisme juridique, offert par la confrontation des règles islamiques aux constructions administratives de « l’orphelin ».

Notes
167.

Sonbol décrit cette même distinction dans le contexte de l’Arabie préislamique où l’introduction du Coran s’est accompagnée d’une distinction entre enfants orphelins et enfants laqit, « trouvés » devenus « dépendant » (1995 : 52). Elle décrit les pratiques institutionnelles mises en place afin de prendre en charge ces derniers.

168.

Les enfants dont la mère est mariée et soudainement touchée par des troubles, identifiés par leurs proches comme la conséquence d’un sort ou la possession par un djinn, ou comme une psychose puerpérale par les agents de santé, ne sont pas dits marâyu.

169.

Merci à l’ensemble des juges et des greffiers du tribunal de Zinder qui ont accepté que l’on dépouille leurs registres.

170.

Selon la description de Oyemade (1974), cette proximité de considération et de traitement des enfants étaient déjà remarqué à la fin du XIXe siècle alors que les missionnaires chrétiens ouvraient leur premier centre. Voir aussi les archives au sujet de projets d’orphelinats chrétiens avortés à Niamey, en 1927 et 1929 (Dossiers 59.1 Mission chrétienne d’Afrique (mission protestante) ; 55.2 Renseignements sur l’activité des missions religieuses au Niger)

171.

Le récit rapporté a été obtenu par le recoupement des propos des différents protagonistes décrits : les habitants du quartier, la tutrice, le commissaire, l’assistante sociale. Il convient de signaler que chaque entretien prend une dimension épique où la personne interrogée occupe le rôle principal. La description ici obtenue tente de rendre compte des détails obtenus au cours de ces entretiens, témoignant de l’animation et de l’intérêt partagé par la pluralité des acteurs présents.