Chapitre 9. Règles et fictions : vers la compréhension des pratiques de prise en charge

Les règles de prise en charge ainsi que l’attribution du statut de maraya varient selon les discours et les circonstances, et selon qu’on se réfère à la règle officielle ou à des situations pratiques.

Cette négociation est expliquée par les Zindérois, du fait de l’inadéquation des règles aux réalités vécues quotidiennement. Les contes et les films l’illustrent. Donnés en exemple par nos interlocuteurs, « orphelins » ou tuteurs, ces deux types de supports livrent leur diagnostic sur l’insuffisance des modèles, face aux problèmes concrets posés par la situation d’orphelinage. Les récits servent ce constat et justifient, selon les acteurs sociaux, le recours à des « normes pratiques », qu’ils mobilisent au quotidien194.

Un premier niveau d’analyse portera sur les contes, réunis dans différents recueils élaborés par des intellectuels nigériens (Hama 1973) ou par des observateurs étrangers, spectateurs de ces récits durant la période coloniale, comme en 1913 au Nigeria (R. Sutherland Rattray 1969 :130-162 ; 232-248), ou contemporaine dans des contextes institutionnalisés tels que celui du réseau radiophonique (Glew & Babalé 1993) ou du Centre Culturel Franco Nigérien (voir notamment le recueil édité par le CCFN à l’occasion des jeux de la francophonie, CCFN 2005). Cette présence récurrente du personnage de « l’orphelin » dans les contes hausa révèle un intérêt incontestable pour le sort de la marainiya (« petite orpheline ») maltraitée par sa marâtre195 et contrainte aux travaux domestiques, contrairement à ce que Denise Paulme concluait alors qu’elle ne retrouvait pas l’archétype de Cendrillon (1980 ; 2007).

De même, « les conteurs des temps modernes » que sont les médias visuels (Jacquimot-Delaunay 2007 : 3) mettent en scène « l’orphelin ». Nous considérerons ici, les films hausa, dandalin soyaya 196, produits à Kano au Nigeria197, visionnés dans les gidà zindéroises par les femmes qui en sont friandes (Nimis 2006 : 62) ou à la tombée de la nuit par les habitants du quartier, moyennant quelques francs CFA remis au propriétaire du poste télévisé (Larkin 2000 : 209-241). Les films hausa s’invitent aussi dans les gares routières, les autocars et depuis 2007 à la télévision nationale. Ceux considérés ici ont été choisis selon la désignation de leurs titres par nos interlocuteurs et la possibilité de les obtenir dans les vidéoclubs zindérois.

L’analyse de leur contenu ainsi que des enjeux qui accompagnent leur production et leur énonciation nous permettra de considérer les normes officielles comme malléables et au cœur d’enjeux dépassant la protection de « l’orphelin ». Nous pourrons alors progresser vers les « normes pratiques », c'est-à-dire, celles mobilisées dans le quotidien des Zindérois et explicitées par eux dans les entretiens. Pour cela, nous considérerons leur interprétation des thèmes et des personnages présentés dans les récits.

Le point de vue des jeunes est important à plusieurs titres198. Pour commencer, ils font partie des récepteurs des contes et films, ils peuvent même en être le public ciblé. De plus, leur classe d’âge est intégrée aux récits fictifs, les personnages enfantins récurrents étant : « l’orphelin », ses frères ou sœurs ou les enfants de sa marâtre ou de son tuteur. Acteurs sociaux à part entière, amenés à jouer un rôle lorsque la situation d’orphelinage quitte la fiction pour devenir réelle, leurs points de vue permettent de saisir leur intériorisation des normes officielles, décrites dans les contes, et la façon dont ils les interprètent. Enfin, si les jeunes sont héritiers des règles qui leur sont transmises, ils sont aussi des acteurs évoluant dans un contexte contemporain sur lequel ils portent un regard qui leur est propre. Cette classe d’âge grandit dans les discours politiques portant sur la réforme de la décentralisation, censée permettre une meilleure offre des services publics délivrés par l’État. Ils sont enfin la première génération pour laquelle la Convention internationale des droits de l’enfant, adoptée par les Nations Unies, en 1990, a été ratifiée. Leur perception de la situation d’orphelinage devrait ainsi nous renseigner sur les influences de ces niveaux sociologiques sur la vie des « orphelins » que ces jeunes sont ou côtoient. Nous rendons compte ici du contenu des rédactions réalisées par 130 collégiens199.

Notes
194.

Ce chapitre a été publié dans un ouvrage collectif, dirigé par Michèle Cros et Julien Bonhomme (2008). Il a alors bénéficié des remarques de Julien Bondaz, Lucie Buffavand, Pauline Guedj, Eric Hahonou, Olivier Leservoisier, Christian Mayisse, Quentin Megret, Maxime Michaud, Sophie Mollin, David Peaud et Bertrand Royer. Un grand merci eux.

195.

Cette figure de la marâtre est omniprésente dans les contes africains, mettant en scène le récit dans des foyers polygames. Voir notamment Paulme (1976), N’Da (1984) et Ugochukwu (2005).

196.

Soyaya signifie « amour », on dira « wakar soyaya » pour une chanson d’amour. Autrement dit, par ce nom, l’accent est mis sur les jeux amoureux mis en scène.

197.

Les références concernant la filmographie sont incomplètes du fait de leur absence sur certains VCD, obtenus dans les vidéoclubs.

198.

Ces données ont bénéficié des remarques d’Allison James et de David Rosen, dans le cadre de la deuxième conférence internationale « Representing Childhood and Youth », organisée par le Centre for the Study of Childhood and Youth de l’Université de Sheffield, en juillet 2008.

199.

Se reporter au troisième chapitre pour les aspects méthodologiques considérés.