Les tuteurs dans les contes et les films se réduisent à deux figures : l’oncle et la marâtre. Les rédactions des collégiens mettent rarement en scène le premier et plus régulièrement la deuxième (un tiers des 130 copies). Ces personnages sont présentés, dans la plupart des cas, en train de maltraiter « l’orphelin » ou « l’orpheline », à deux exceptions près pour les rédactions. Nous l’avons vu précédemment, ces personnages sont les proches que les règles islamiques désigneraient comme tuteurs, selon nos interlocuteurs. L’oncle doit remplacer son frère, la marâtre sa coépouse. Mais les personnages de fiction ne respectent pas le rôle qui leur est confié et enfreignent les règles de protection de « l’orphelin » et de ses biens.
Comment ces tuteurs sont-ils choisis dans les fictions et dans la réalité ? Que nous apprennent ces scènes sur les relations qui lient « l’orphelin » à son tuteur ?
Si ce n’est pas le cas dans tous les contes, certains offrent une description du passage où le parent fait part de ses dernières volontés. Il en est ainsi dans les contes présentés par R. Sutherland Rattray en hausa et en anglais. Dans “A story about an orphan” (1969 : 130) et dans “A story about an orphan which was the origin of the saying « the orphan with a coat of skin is hated but when it is a metal one he is honoured »” (1969 : 232), le père décède en laissant deux épouses. Lorsque l’une d’elle tombe malade à son tour, le narrateur conte comment la mourante confie son enfant à sa coépouse.
Selon Ousseina Alidou (2002 : 249) cette sollicitation, qui se réfère plusieurs fois au témoignage divin, contraint la marâtre à adopter un comportement aimant. Rappelons, encore une fois, que cette responsabilisation de la marâtre relève de la règle. Mais la promesse obtenue sur le lit de mort est une garantie supplémentaire que cette obligation habituellement enfreinte sera respectée. Deux éléments scellent la promesse selon nos interlocuteurs : faire part de sa confiance et prendre Dieu pour témoin. Le film Marainiya (« la petite orpheline ») en offre l’illustration parfaite.
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Le film commence dans une chambre à coucher. Une femme soutient la tête de la malade tendit qu’une jeune femme observe la scène aux pieds du lit, en sanglotant. Ce n’est qu’au cours de la discussion que l’on comprend que la mourante confie son enfant à sa coépouse, en se référant à Dieu. Une fois la promesse obtenue, elle meurt en prononçant des versets coraniques. Ce moment réapparaît deux fois dans le scénario : lorsque la jeune femme se remémore les derniers instants de sa mère se plaignant de sa situation et implorant Dieu de venir à son secours, et lorsque la marâtre prend conscience de ses torts. Ce n’est qu’une fois cette séance remémorée suite à l’apparition du fantôme de sa coépouse qu’elle cherche à obtenir le pardon divin et à protéger l’orpheline. |
D’autres contes offrent une dernière interaction entre le parent mourant et ses enfants. Ainsi en est-il de « The cruel stepmother », conté par Hadjia Angèle en Hausa et rapporté en anglais par Robert S. Glew & Chaibou Babalé (1996 : 37-39). Dans ce cas, la maltraitance par la marâtre est connue du lecteur dès les premières lignes que nous traduisons ici librement :
‘« Tu sais que même lorsque j’étais en vie les choses étaient difficiles pour toi dans cette maison. Prends mes richesses. Creuse un trou au milieu de ma chambre et enterre-les. Si tu es autorisée à rester dans cette chambre, utilise-les. Si tu ne l’es pas, laisse-les. Quand tu reviendras un jour, quand tu auras grandi, prends ces richesses. »’Le message alors transmis est que malgré son engagement moral et religieux, la marâtre enfreint les règles de protection, même si elle s’en repent dans certains cas. Pour les Zindérois, ces illustrations servent le constat que cette règle ne peut fonctionner.
En effet, ils considèrent ces éléments symboliques comme des facteurs déterminant leurs choix de tuteur. Quel que soit l’interlocuteur, il mettra en garde contre le choix d’un parent paternel isolé pour gérer les biens de « l’orphelin », à moins qu’il ait fait preuve de son honnêteté et de ses capacités de gestion dans d’autres contextes. Les objections iront essentiellement à l’endroit du choix de la marâtre comme gardienne de « l’orphelin de mère ». Cette dernière est si crainte qu’un ensemble de règles sont mises en place pour éviter sa tutelle. Pour commencer, nous avons précédemment que les parentes maternelles sont citées comme des tutrices idéales du fait du lien du lait qui les unit à l’enfant. Une parente maternelle sera donc choisie de manière préférentielle. Les collégiens, garçons comme filles, ont intégré ces pratiques à leurs récits. La tante maternelle est citée comme tutrice dans un quart des copies. Seulement 10 % d’entre elles mentionnent des cas de maltraitance. La grand-mère maternelle apparaît toujours bienveillante dans un sixième des copies. Si aucune parente maternelle n’est disponible ou en mesure de prendre en charge l’enfant, une parente paternelle pourra être choisie, la grand-mère ou une tante. Tout sera fait pour éviter à l’enfant de rester avec la coépouse de sa mère205.
Les marâtres elles-mêmes disent encourager ces choix et éloignent les « orphelins » dont elles pourraient avoir la charge, faisant part de la difficulté de composer leur rôle de tutrice entre les stéréotypes de la belle-mère qui maltraite et les obligations d’éduquer et de protéger au mieux « l’orphelin ».
‘« Vous savez ici, il faut protéger l’orphelin. En tant que marâtre quoi que je fasse, même si c’est pour l’éducation de l’enfant, on dira que je le maltraite. L’enfant lui-même refuse mon autorité alors j’ai préféré l’envoyer chez sa grande sœur ». Belle-mère d’une orphelineSeule une rédaction, parmi les 130, décrit cette scène du « confiage », ce qui semble montrer que les jeunes ignorent cette étape.
| La mère d’Aichatou est morte après l’avoir mise au monde. Avant de décéder, elle a laissé 4 personnes, deux filles et deux garçons. Avant de partir chez son bon dieu, elle a dit à son mari de prendre ses enfants avec un seul cœur, « Ne leur fais pas ce qu’ils ne veulent pas. Si tu as besoin d’une femme, choisis-la digne et sincère pour ma tranquillité et ma prospérité. Il faut en choisir une qui va t’aider pour les enfants ». Son mari commence à pleurer, il a bien écouté sa femme. Les deux filles commencent à pleurer « maman, maman que se passe-t-il ? Tu vas mourir ? Si nous avons fait quelque chose de mal il faut nous pardonner.» Les deux filles appellent leurs frères. « Hé, venez voir notre maman est malade». Leur père leur explique « j’ai dit à votre mère d’aller à l’hôpital hier soir mais elle a dit que pour cette maladie ça ne servait à rien d’aller à l’hôpital ». La mère commence à prononcer des versets coraniques et meurt. Tous les enfants commencent à pleurer. Ils touchent leur mère et regardent leur père. Les yeux de leur mère sont fermés. Une des deux filles appelle leur grand-père pour lui annoncer le décès. Le grand-père est venu pour la Fatwa (lecture des versets coraniques permettant la bénédiction de l’enfant) après le 40 ème jour. Notre père a fait le mariage comme notre mère l’avait demandé. Il a choisi une belle femme qui nous aime bien. |
Par contre, elle est décrite quasi systématiquement dans les entretiens avec des proches « d’orphelins de mère ». Lorsqu’un père décède, il fera mander un parent pour lui confier la responsabilité de sa famille et la gestion de l’héritage ou des démarches administratives. La mère appellera plutôt à son chevet une proche à qui elle pourra remettre la responsabilité de l’un ou de plusieurs de ses enfants. L’éventail des tuteurs choisis par la mère sur son lit de mort est plus large que celui proposé dans les fictions. Si les parentes maternelles sont sollicitées par la défunte, les amies le sont également.
Leur présence au chevet de la mourante et leurs relations affectives alors qu’elle était encore en vie sont les raisons objectivées par les tutrices de « l’orphelin ». Des cas se présentent ainsi de proches qui ont eu à choisir le prénom à donner à l’enfant, lors de son baptême musulman (sûnà), le 7ème jour après sa naissance. Les responsabilités qui incombent à celui qui intervient dans ce processus de nomination ou qui est pris comme exemple ne sont pas formalisées autour de la question de la prise en charge de « l’orphelin » en cas de décès du parent comme pour le baptême chrétien (Fine 1998). Mais ce lien par le nom est considéré pour endosser la responsabilité confiée par la défunte.
‘« Elle est ma nièce. Elle porte mon nom. Je ne l’avais jamais vu avant le décès de ma cousine mais c’était à moi de la prendre. Elle est venue s’asseoir à côté de moi aux funérailles et elle m’a dit « c’est toi Mariama ? », et là je me suis dit qu’elle m’avait choisi elle aussi et que je devais la ramener ». Tutrice d’une « orpheline », cousine de la défunteSi le défunt n’a pas pu soumettre son choix avant son décès, les Zindérois expliquent qu’il peut se manifester en rêves auprès de la personne qu’il choisit comme tuteur. Les femmes racontent comment elles ont rêvé de leur amie ou de leur parente en leur demandant de s’occuper de l’enfant en bas âge. Cette communication serait surtout courante dans les cas où la mère décède après avoir mis l’enfant au monde (Olivier de Sardan, Moumouni, Souley 1999 : note 15). La non considération de cette requête pourrait être suivie du décès du nouveau-né, rappelé auprès de sa mère préférant le garder auprès d’elle plutôt que de le laisser entre de mauvaises mains206.
Cet élément n’apparaît pas dans le conte ni dans les rédactions. L’intervention du défunt dans les films est, quant à elle, restreinte à des rappels à l’ordre de la marâtre qui trahit la promesse qu’elle fit sur le lit de mort. Ainsi dans Marainiya, la défunte apparaît en rêve à la coépouse, prise de panique. Cette apparition conduit à une remise en cause de la marâtre qui sollicite le pardon divin.
L’apparition de la défunte sert donc à nouveau l’affirmation de la règle dans la fiction, en se manifestant sous forme de cauchemar, alors que dans la pratique elle sert le choix d’une tutrice autre que la coépouse. À la figure de la marâtre ou de l’oncle s’oppose celle des amis. Si l’enfant obtient son statut « d’orphelin » en référence au décès de son parent, il hérite également des relations que ce dernier entretenait avec ceux de sa génération ou avec ses ascendants. À la sorcellerie207 observée dans les foyers polygames du fait de la tension existant entre les obligations sociales et les sentiments ou les relations effectives, les Zindérois préfèrent délaisser les règles au profit de choix plus sécurisants pour l’enfant et pour l’harmonie familiale. De même, la concurrence qui accompagne les relations fraternelles, notamment pour l’accès à l’héritage, qui sont illustrées dans les fictions mettant en scène l’oncle, font l’objet d’une surveillance attentive. Ce n’est donc pas uniquement la question de l’orphelinage qui est en jeu dans le choix du tuteur mais bien l’inscription de l’enfant dans des relations sociales quotidiennes, héritées de ses parents.
Cette règle est également appliquée dans les cas de divorce. L’enfant sera laissé de manière préférentielle à la mère, surtout lorsqu’il est âgé de moins de 7 ans. Les garçons peuvent alors retourner auprès de leur père. Si la mère se remarie, l’enfant sera confié à l’une des grand-mères.
Nous pouvons constater ici « l’efficacité » du rêve. Si l’apparition du défunt dans ces circonstances n’est pas traitée comme une intervention inopportune, comme le serait celle d’un génie mettant alors en scène un marabout ou un sarkin bori (maître des rituels de possession), l’intervention de la défunte est perçue comme une apparition réelle et non fantasmée, dont il faut tenir compte. La relecture d’Eric Hahonou inspirait cette précision.
Voir notamment Suzanne Lallemand (1988) et Alain Marie (1997) qui offrent des étude de cas minutieuses de conflits sorcellaires, au Togo et en Côte d’Ivoire.