Si les tensions semblent structurelles entre « l’orphelin », la marâtre et son oncle, nous avons vu que pour les coépouses de la défunte le rôle de tutrice n’est pas aisé à jouer et cela, en partie du fait de l’interprétation que l’enfant fera de chacune de ses interventions, fussent-elles pour son éducation. Leur adaptation au regard de « l’orphelin », voire de leur entourage suspicieux, met alors en évidence la façon dont les « orphelins » vivent leur statut dans le foyer.
Comme nous l’avons décrit dans la première partie, mentionner le statut « d’orphelin » devant lui est une infraction morale, ce qui explique l’apposition du secret sur son histoire dès le bas âge, racontée dans la majorité des copies. Toute situation dans laquelle son statut a été énoncé est pour l’enfant ou l’adolescent un moment douloureux témoignant de sa particularité ainsi que de la maladresse ou de la méchanceté de son interlocuteur, alors que pour celui-ci le fait d’expliciter ce statut peut renvoyer à d’autres enjeux.
Ainsi, si la plupart des femmes tutrices préfèrent taire et cacher le statut « d’orphelin » à l’enfant lui-même ou à son entourage, en utilisant même parfois la menace du Coran, certaines font état de leur bonne action en public. En effet, prendre en charge un « orphelin » est récompensé dans l’au-delà mais bénéficie également d’un prestige considérable dans l’ici. En revanche, l’enfant, devant cet énoncé, se trouve au cœur des regards compatissants, souffrant d’être ainsi démarqué, comme si un stigmate lui était alors apposé. Ces regards compatissants sont également ce que la tutrice recherche pour obtenir des dons, auxquels les interlocuteurs ainsi informés ne peuvent se soustraire.
L’enfant pourra aussi en jouer lors de certaines circonstances. Comme nous l’avons vu en première partie, les entretiens tentés avec les enfants se transformaient en sollicitation. Les enfants soulignaient alors l’un des avantages à être « orphelins ». Mentionner leurs statuts pouvant servir à limiter les accès de violence d’adultes qui voudraient les corriger après qu’ils aient commis une infraction. Les assistants sociaux expliquaient que les enfants ou les jeunes arrêtés par la police mentionnaient aussi ce statut, par ruse la plupart du temps, afin d’espérer un traitement moins dur.
Le second aspect omniprésent dans les entretiens, les contes et films est le parcours spectaculaire de « l’orphelin ». En effet, ces récits et plus de la moitié des rédactions des « orphelins » décrivent un parcours d’abord commencé par le malheur mais conclu par une réussite professionnelle et politique dans le cas d’accès au pouvoir dans les contes ou sur un beau mariage. Le statut social de « l’orphelin » s’inverse. Cet aspect se retrouve dans les discours des tuteurs qui explicitent tous la stratégie de prendre soin de « l’orphelin » qui, un jour, deviendra peut-être important et remerciera ceux qui l’ont aidé. Les « orphelins » eux-mêmes expliquent vouloir réussir pour remercier leurs protecteurs. Ils s’identifient ainsi aux personnages des contes et des films. Un éducateur-conteur nous en livre un exemple.
‘« Il y avait une fillette qui venait toujours aux séances de contes et chaque semaine elle me demandait de lui répéter celui de Fatoumata qui ressemble à votre Cendrillon. Fatoumata est orpheline et après bien des mésaventures, le prince tombe amoureux d’elle et l’épouse. Je ne comprenais pas pourquoi elle voulait toujours écouter ce conte. Et un jour c’est un ami qui était de son quartier qui m’a regardé d’un air interrogateur quand je lui posais ma question. "Quoi ? Tu ne sais pas jusqu’à présent qu’elle-même est orpheline ?". Et là j’ai compris pourquoi elle accordait tant d’importance à ce conte. Je l’ai revu plusieurs années après, et elle a réussi comme Fatoumata. Maintenant elle travaille à la banque et elle prend en charge ses petits frères et sœurs. » ’Cette réussite est permise selon plusieurs facteurs qu’il nous faut ici distinguer. Pour commencer, dans la réalité comme dans les fictions « l’orphelin » est amené à rencontrer des êtres protecteurs. Dans le sens commun, « l’orphelin » est voué à la délinquance, manifestée dans les imaginaires par l’usage de la drogue et l’errance pour les garçons et par la prostitution et les grossesses hors mariage pour les filles. Ce contraire des happy end, exprimé dans tous les discours, n’est pas illustré dans les contes. Les films hausa en mentionnent la possibilité, toujours évitée par l’héroïne, comme dans Marainiya.
| La jeune femme quitte le foyer familial pour fuir les contraintes et les injures de sa marâtre et de ses demi-sœurs. Son départ est salué par la coépouse de sa mère comme le parcours de l’orpheline vers la prostitution. La jeune fille est en effet recueillie par une proxénète. Mais lorsqu’elle prend conscience de sa situation, elle fuit son nouveau milieu. |
Cet évitement n’est pas accordé à leur personnage par les collégiens, qui pour un tiers d’entre eux font vivre une triste conclusion à Aicha, l’héroïne du sujet qu’ils ont choisi.
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Il était une fois une très jolie jeune fille qui s’appelait Aichatou et avait perdu sa mère très jeune. Aichatou vivait depuis avec une méchante marâtre et ses demi-sœurs la détestaient. Un jour, en allant au marigot, Aichatou fut épargnée par un génie qui se trouvait sur son chemin. Mais Aichatou a eu peur du génie. Arrivée à la maison, elle raconte à sa méchante marâtre. Celle-ci lui donne l’ordre de faire le travail de la maison, puis de préparer le repas et d’aller au marché. Quand elle fait la lessive sa marâtre l’appelle pour lui demander de faire un autre travail. Si elle ne fait pas vite, la marâtre la chicotte et ses demi-sœurs éclatent de rire. Les voisins du quartier ont fait un groupe. Ils donnent des conseils à la marâtre pour qu’elle cesse de maltraiter Aichatou. Elle n’écoute personne et dit « même si je la tue, c’est pas votre problème ». C’est la méchante marâtre qui décide dans leur maison. Elle dit à son mari de ne pas inscrire Aichatou à l’école et son mari demande pourquoi. Elle répond qu’elle est paresseuse et qu’elle ne sait même pas parler, ce qui est la preuve qu’elle n’est pas intelligente. Son père est d’accord. Un jour, le père part au marché et à son retour, il découvre sa femme en train de chicoter Aichatou. Elle s’arrête et appelle Aichatou, « Viens ma fille, mon trésor, tu es belle. Je t’aime plus que les autres parce que tu es orpheline ». Aichatou apprend alors qu’elle est orpheline et comprend pourquoi sa marâtre la maltraite. Elle tombe dans la délinquance. |
Cette ambivalence du statut « d’orphelin » entre victime et potentiel déviant ou délinquant se retrouve dans quasiment tous les discours délivrés par les acteurs institutionnels intervenant en leur faveur, et notamment ceux impliqués dans la lutte contre le VIH/sida, ainsi que de tout Zindérois non impliqué dans une configuration de prise en charge (ni tuteur, ni « orphelin »). Elle est le plus fortement illustrée dans les contes sur les enfants terribles-prodiges (Görög-Karady (ed.) 1980) qui commencent d’ailleurs par le décès d’un ou des deux géniteurs. La littérature orale hausa offre ainsi un personnage représentant parfaitement cette ambivalence : le vainqueur du Dodo. Robert S. Glew & Chaibou Babalé en livrent une version, contée par Hadjia Angèle et qu’ils appellent « The boy who killed a dodo » (1993 : 31-36). Dodo est une sorte d’ogre, de monstre destructeur qui sévit la nuit dans les villages, mangeant les humains et détruisant tout sur son passage.
‘Le conte d’Hadjia Angèle commence par l’introduction commune aux contes sur « l’orphelin » : un père puis une mère décèdent laissant deux enfants seuls. L’aîné est une fille et se voit confier par sa mère la mission de laisser son frère faire tout ce qu’il voudra et de ne jamais rien lui refuser. Après avoir brûlé les greniers à grains et les récoltes restantes, le garçon exhorte sa sœur à se préparer à quitter leur village. Obligée d’acquiescer, elle suit son frère jusqu’à une ville où la nuit vient de tomber et où les rues sont désertées. La fillette tape à la première porte où une vieille dame leur indique de rentrer au plus vite, le Dodo pouvant arriver à tout moment. La fillette rentre mais le garçon décide de rester attendre le monstre. Après un bref combat, le garçon parvient à le terrasser. Ce n’est qu’au petit matin que les habitants découvrent le Dodo, craignant qu’il ait changé ses habitudes et ait décidé d’investir leur village aussi le jour. Mais après quelques instants, le constat est fait que le Dodo a été tué. Le garçon, identifié comme le héros par la sandale qu’il avait laissée auprès du monstre, est félicité et reçoit de la part du roi la moitié de son royaume. Il choisit une des princesses pour épouse et le roi marie sa sœur. ’Comme pour toute histoire « d’orphelin », le statut social est inversé entre le début et la fin du récit. Comme pour toute histoire d’enfant terrible, les déviances de l’enfant le portent jusqu’au succès. L’enfant terrible représente la possibilité extrême du parcours de « l’orphelin », qui se fait lui-même, en utilisant ses protecteurs mais en enfreignant toutes les règles qui limitent les marges de manœuvres innovatrices. Cette transgression est permise par l’absence de parents contraignant au respect des règles. La liberté de l’enfant sans repères conduirait à la possibilité d’un renouveau social. Cette ambivalence entre destructeur déviant et constructeur d’un renouveau se retrouve dans les représentations de l’enfance et de la jeunesse en Afrique (Alcinda Honwana et Filip de Boeck 2005). Cet ouvrage collectif dépeint les modes de vie et la façon dont les enfants et les adolescents se perçoivent eux-mêmes, intégrant mais dépassant aussi les stéréotypes d’anomie ou de victime qui leur sont accolés. Plus que des exclus du système, les données ethnographiques les montrent comme des producteurs de social. « L’orphelin » hausa, personnage au paroxysme des craintes d’absence de socialisation du fait du manque de ses géniteurs-éducateurs, apparaît dans les contes, et moins dans les films, comme celui qui permettrait le renouveau, comme le propose Antoinette Tidjani Alou (2007)208, ou l’ascension sociale vertigineuse, si difficile à conquérir dans une société hiérarchisée dans laquelle les titres de noblesse et d’autorité s’acquièrent par la filiation.
Sarraounia, la reine des Aznas, est une autre figure de la littérature orale et écrite (Mamani 1980).
‘Sarraounia est décrite comme la fille du Sarki Azna. Sa mère mourut en couche, malgré les soins prodigués par Dawa, le guérisseur et confident du chef. Le vieux conseiller pris la responsabilité de la fillette, alors qu’aucune femme du village n’allaitait. Sa jument quant à elle avait un peu de lait. Sarraounia en fut nourri et survécut. Dawa garda la fillette après en avoir fait la demande à son père ainsi qu’une promesse (Mamani 2007 : 21) : « Je garde ta fille. Elle grandira avec moi. Je prévois pour elle une destinée fabuleuse. Je l’éduquerai dans ce sens ». Dawa transmit à la fillette tout ce qu’il connaissait sur les plantes. Sarraounia apprit aussi le maniement des armes. Lorsque le capitaine Voulet avance vers l’empire Azna, il se confronte à la résistance du peuple de Sarraounia. Si la reine est obligée de prendre la fuite, les hommes dirigés par Voulet perdent confiance. Quelques jours plus tard Voulet est massacré par ses hommes, au cours d’un combat entre colons. L’histoire raconte que la reine magicienne est responsable de cette mise en déroute. ’Si Sarraounia n’est pas une enfant terrible a proprement parlé, elle est élevée en dehors des normes. Elle est une femme libre, qui sait se battre et commander un peuple. Ce destin est permis par l’intervention d’un homme exceptionnel, qui remplacera sa mère et son père.
Antoinette Tidjani Alou propose cette interprétation du conte où « l’orphelin terrible » terrasse le Dodo. (2007 : 28) « La vieille Afrique avoue par symbole interposé sa reconnaissance du besoin de changement et de la place de l’individu, voire de l’individu exceptionnel et insolite, qui bouleverse les règles sociales et fait toutes choses nouvelles ».