Des protecteurs

En règle générale, à l’exception de Sarraounia, si l’enfant terrible « se fait » lui-même, « l’orphelin » réel est plutôt considéré comme une victime, pour lequel des protecteurs doivent intervenir. Ceux-ci pourraient être classés en deux catégories. La première catégorie correspondrait à ceux qui veulent combler certains manques, dus au décès du tuteur  (nourriture, foyer et si possible scolarisation) et ce dans la mesure de leurs moyens. Dans les rédactions tout comme dans les discours, l’idéal dépeint est celui de l’égalité de traitement entre « l’orphelin » et les enfants de ces tuteurs. Cette catégorie d’acteurs n’offre donc pas d’éléments exceptionnels pouvant servir la réussite hors-norme de l’enfant « orphelin », qui est toutefois attendue (notamment par les grand-mères tutrices qui ont rarement les moyens de subvenir aux besoins de l’enfant). Les rédactions des collégiens accordent le rôle de protecteur aux parents (oncle, tante, grand-mère) ou aux voisins.

Je me rappelle qu’un jour, une vieille femme dans notre quartier est décédée et a laissé une fille nouveau-née appelée Aichatou.
C’est le jour du baptême de Aichatou, dans la soirée, que sa mère Hadjia est décédée. La mort de Hadjia est un problème pour Aichatou parce que son père est un très pauvre mendiant.
Elle a été élevée par le voisin, Ibrahim, parce que sa femme a accouché une fille : Dijé. Il pense que sa femme doit profiter pour leur donner le sein ensemble. Dès l’âge de sept ans, Ibrahim prend la charge d’amener Aichatou dans une école privée avec Dijé (…).

Pour nos interlocuteurs, le statut « d’orphelin », les difficultés qui lui sont propres et surtout la protection divine serviront sa réussite. En effet, il ne faut pas oublier que le prophète Mohamed est perçu comme le protecteur de tous les « orphelins ». Dieu et ses prophètes appartiennent à la deuxième catégorie de protecteurs : ceux qui protègent, guident et offrent une protection particulière à « l’orphelin ». Dans cette seconde catégorie, nous pourrions classer également les êtres magiques des contes (le vent, un chien et un os de fémur dans le conte rapporté par R. Sutherland Rattray (1969 :130-162)) et les agents de l’État ou les acteurs internationaux spécialisés dans la protection de « l’orphelin », introduits dans les films et les rédactions.

Par exemple dans le film Lâda, un enseignant intervient, du fait de sa proximité avec la famille de l’enfant, mais aussi un magistrat ou un policier.

Les jeunes introduisent également les acteurs « spécialisés » dans la prise en charge de « l’orphelin », présents sur le terrain Zindérois. Ces nouveaux personnages sont, comme les êtres surnaturels, intégrés au récit et servent le parcours exceptionnel et particulier de « l’orphelin » qui devrait réussir. Comme nous l’avons mentionné, le contexte de crise alimentaire de 2004-2005 a provoqué l’installation de nouveaux intervenants dits « Blancs » ou « Arabes », parallèlement au dispositif étatique. Les rédactions, uniquement des garçons, soulignent le décalage entre ces deux types d’interventions (étatique ou humanitaire) en abordant le premier de manière critique.

(…)Si Aichatou n’a  pas de famille peut-être que l’État va la prendre en charge, si elle a eu la chance. Parce qu’au Niger, c’est la chance qui compte si tu n’as rien, tu n’es rien, tu n’as aucune valeur. Même si l’État la prend pour l’amener dans un établissement où l’on recueille les orphelins, les grands dirigeants vont arracher la moitié de ce qu’on va leur donner. L’État n’a même pas les moyens de payer l’éclairage. L’État nigérien est très faible, sauf si c’est sur le plan de la corruption, il est le premier. Et aussi il n’y a pas de vrais dirigeants (…)

Les collégiens décrivent dans leurs rédactions comment certains interviennent davantage.

La mère d’Aichatou est morte après l’avoir mise au monde à l’hôpital. Le docteur avait téléphoné à l’orphelinat tout en disant qu’ils avaient un bébé à l’hôpital. Il y avait une femme stérile (qui ne donne pas de bébé) qui cherchait un bébé depuis. Alors la gardienne des orphelins l’appelle par téléphone et l’informe. La femme arrive toute heureuse à l’orphelinat et prend le bébé en souriant (…). 
Beaucoup d’enfants perdent leur mère à cause d’un accouchement. (…) La famille à laquelle elle a laissé l’enfant n’a pas les moyens de prendre ces orphelins en charge. Mais plusieurs projets et ONG interviennent pour améliorer les conditions de vie de ces enfants vulnérables. Certaines personnes de bonne volonté et d’autres qui n’ont pas eu d’enfant vont dans les orphelinats pour prendre ces enfants et les élever.

À Zinder, les exemples ne manquent pas d’assistantes sociales, de médecins, de policiers, de religieux qui ont dépassé leur rôle d’acteur spécialisé pour adopter un enfant maraya dit « orphelin », « trouvé » ou né de « mère malade mentale ».

Les rédactions intègrent ces séquences possibles, s’inspirant des histoires de vie qu’ils ont entendues. Les « Blancs » et les acteurs de l’État ne sont pas considérés comme des génies ou des êtres magiques mais ils remplacent ces derniers par une similitude dans les rôles joués : « l’orphelin » est au cœur de leurs interventions privilégiées.

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À Zinder, est considéré officiellement comme « orphelin » celui qui a perdu son père. Mais lorsque les conséquences quotidiennes sont décrites depuis la sphère privée, la définition de « l’orphelin » s’élargit aussi à celui dont la mère est décédée. Celui-ci est davantage l’objet des imaginaires exprimés dans les contes et dans les films hausa.

Ces supports décrivent comment les règles, présentées comme islamiques et qui accordent des rôles importants aux oncles paternels et aux marâtres, sont bafouées pour mieux les réaffirmer par une morale sauvant « l’orphelin » et châtiant les déviants. Dans la pratique, si ces récits ne sont pas pris comme des preuves de la nécessité de respecter les règles, ils constituent en revanche des arguments justifiant l’adoption d’autres normes.

Les adultes en font part dans les entretiens et les jeunes les décrivent en observant la réalité. Ces normes pratiques, appliquées au quotidien, servent le choix du tuteur mais aussi l’interprétation que les acteurs sociaux font de leur rôle qu’ils soient parents, tuteurs, « orphelins » ou protecteurs.

Entre réalité et fiction, les imaginaires de « l’orphelin » mobilisés par les Zindérois intègrent les éléments contextuels comme l’intervention de nouveaux acteurs spécialisés représentant l’État ou les acteurs humanitaires.