Comme nous l’avons mentionné, notre travail de terrain a commencé durant la période où les distributions alimentaires et la prise en charge médicale des enfants malnutris sont entrées dans le quotidien des Zindérois. Parmi ces enfants, 20 % de ceux de moins de six mois, soignés dans le centre de récupération nutritionnelle, étaient identifiés par le staff médical comme des marâyu, compris comme « orphelins de mère », « enfants de mères malades mentales » ou « enfants abandonnés ».
Convaincus de la nécessité de rester pour faire face à un déficit nutritionnel structurel, les « urgentistes », nouvellement installés dans un processus durable, ont modifié ou parfois transgressé « leurs protocoles », pour appuyer les acteurs déjà impliqués dans la prise en charge des « orphelins ». Ainsi, les responsables des centres de récupération nutritionnelle ont-ils remis, de manière officieuse, des boîtes de lait à Hadjia ou à d’autres tutrices.
‘« Dans ce cas là, on tient une réunion entre responsables et on étudie le cas. Tu vois pour la petite orpheline avec sa mère malade mentale, là on a demandé à l’assistante sociale de la séparer de la mère. Ils l’ont conduite chez une dame en ville. Et on lui a remis des boîtes de lait et des vêtements, surtout qu’elle a d’autres enfants à charge. Tu vois ça n’est pas écrit dans le protocole mais on décide ensemble que là on doit le faire. »209 ’Cette implication au-delà de leur rôle premier, délimité par « le protocole » pour les urgentistes, est celle décrite dans les rédactions pour les acteurs spécialisés dans le contexte zindérois : les assistantes sociales, les policiers, les médecins, les sages-femmes et les religieux.
La plupart de ces derniers, Nigériens et même pour la majorité Zindérois, interviennent personnellement afin d’assurer la survie du nouveau né ou les besoins quotidiens de l’enfant un peu plus âgé. Ils achètent une boîte de lait ou payent un trimestre de scolarité dans une école privée. Les ressources financières de l’État étant trop maigres pour assurer la sécurité sociale des plus faibles, les fonctionnaires ne soutiennent pas que leurs parents (au sens élargi), ils expriment également l’obligation morale et religieuse de venir en aide à leurs « administrés » ou « patients »210.
‘« Qu’est-ce qu’on peut faire ? Quand vous voyez une vieille qui vient avec un enfant en bas-âge parce que sa fille est morte ou malade et que vous n’avez rien à lui donner ? Parce qu’on n’a rien, on peut lui faire le certificat d’indigence pour que l’hôpital ne fasse pas payer les soins ou alors on peut lui donner quelques médicaments…mais la plupart du temps on prend dans notre poche. Souvent on se cotise quand c’est pour un baptême par exemple, on fait le tour des collègues dans toute la mairie et chacun donne un peu. » Assistante sociale dans une mairie. ’Ainsi donc les fonctionnaires agissent au nom de leur double casquette : musulman et fonctionnaire. Si Hogar Weiss (2002) décrit le regain d’initiatives islamiques pour pallier aux insuffisances étatiques, nous constatons ici que, pour les fonctionnaires, les deux ne s’opposent pas mais se combinent211.
Les contributions individuelles, versées dans un pot commun, sont notamment régulières au niveau du service de pédiatrie de l’hôpital qui reçoit les enfants retrouvés dans la rue, après leur passage à la maternité centrale.
‘« Parfois il se peut que les enfants restent quelques jours, le temps qu’on trouve une femme pour les prendre, surtout si c’est le week-end. Je me souviens d’une fois, on s’était tous cotisé pour acheter du lait. Et puis on venait chacun notre tour pour lui donner le biberon. Celles qui avaient des enfants ont apporté des habits. On avait même voté pour lui donner un petit nom. »’Lorsque l’attente se fait trop longue, des volontaires, au sein du corps des fonctionnaires se manifestent. Ainsi, vers 1980, une sage-femme obtint-elle la garde d’un garçon qu’elle avait réceptionné à la maternité centrale. Deux assistantes sociales ont également eu la garde momentanée d’un enfant trouvé. Pour l’une d’entre elles, la séparation fut un déchirement.
‘« J’avais été appelée pour un enfant de quelques jours, qu’on avait trouvé dans la rue. J’y suis allée avec le commissaire et on a récupéré l’enfant. Après être passé à la maternité et chez le pédiatre, j’ai dû le garder en attendant qu’on trouve quelqu’un. Il restait avec la gardienne de la maternité, parce que moi je ne pouvais pas m’en occuper le jour. J’allais le voir tous les jours, j’amenais le lait et les habits. J’étais prête à le garder. Et puis, on est venu me dire qu’une femme avait eu la garde de l’enfant. La gardienne et moi nous nous sommes effondrées. »’Entretien avec l’un des responsables d’un centre de récupération nutritionnelle, décembre 2006
Un travail d’anthropologie économique, qui prendrait en compte minutieusement la part du traitement du fonctionnaire qui est donnée au sein de la famille ou aux usagers qui fréquentent son service, serait fort intéressant pour comprendre le fonctionnement de la solidarité informelle. Cela réclamerait un suivi quotidien et la volonté des personnes rencontrées de rendre visible leurs pratiques de don, ce qui ne va pas de soi, puisque, comme nous l’avons vu, le don ne doit pas être ostentatoire ou revendiqué, surtout qu’une telle démarche pourrait faire honte aux bénéficiaires. Sur les pratiques de solidarité en milieu urbain congolais voir Munkulu Mbata (2008).
Sur la présence des acteurs islamiques dans les espaces publics voir le projet ANR PUBLISLAM en cours, coordonnée par Gilles Holder. http://www.cemaf.cnrs.fr/spip.php?article295