Ainsi donc, la fonction attribuée officiellement à l’agent de l’État est-elle dépassée pour aller vers la recréation d’un lien qui relèverait de ce que nous appelons ici une « filiation affective ». La critique de l’Européen à l’égard d’Hadjia porte sur ce lien.
En anthropologie ou en sociologie de la parenté, il est question de « filiation biologique », de « filiation juridique » ou « légitime » (comme celle qui est reproduite lors du passage devant le tribunal pour adopter), ou encore « spirituelle » pour mentionner un lien pensé en religion, notamment entre le filleul et son parrain (Fine 1994). On parlera aussi de « parenté de lait » et des obligations que cette proximité induit. Parkes décrit comment en contexte musulman Pakistanais (2005 : 319) celle-ci permet de passer outre l’interdiction islamique de l’adoption juridique (donnant droit à l’héritage et au nom) tout en créant un lien irrévocable entre l’enfant, sa nourrice et la progéniture de cette dernière.
Nous l’avons vu, les uwa marâyu ne donnent pas le sein à l’enfant recueilli mais le fait de donner le lait, donc de permettre la survie de l’enfant, avec affection, conduit à recréer un lien à l’enfant. Comme nous l’avons mentionné, aucun interdit n’empêche le mariage entre les enfants recueillis par Hadjia ; même si dans la pratique de telles alliances sont rares. La différence avec la parenté de lait est donc effective.
En revanche, ce qui est mentionné, contesté ou défendu, par tous, est le lien affectif qui se noue et qui conduit à recréer des modes de parenté, au quotidien. Florence Weber (2005) parle de « parenté pratique », construite au jour le jour, malgré qu’elle ne s’inscrive pas dans le biologique ou ne soit pas reconnue juridiquement. Elle s’accompagne de la création d’un sentiment de parenté « filial ».
Nous posons ici ce terme de « filiation affective » pour mettre en avant ce qui est décrit par nos interlocuteurs : la nécessité de choisir un tuteur qui donnera de l’affection au maraya. Cet objectif conduit à repenser les règles officielles, comme nous l’avons vu. Pour « l’orphelin de mère », on préférera une parente maternelle ou une amie de la défunte à la coépouse, par exemple. On maintiendra aussi l’enfant dans l’ignorance de son histoire. Pour cela, les femmes qui récupèrent les enfants « abandonnés », utilisent même la menace du Coran pour faire taire les voisins.
Tout un travail sur la « parenté pratique », sur ce que les individus en font, en mettant dans un premier temps de côté les notions de parenté conçues dès l’origine de notre discipline depuis une posture occidentalocentrée212, est en cours dans différentes équipes213. Cette étude de cas de la prise en charge de « l’orphelin » à Zinder les rejoint dans cette démarche. Eric Fassin écrivait (2000 : 406) :
‘« Comme toujours, les sciences sociales ont beaucoup à apprendre de la réalité sociale. Elles peuvent étudier les transformations de la définition de la famille, mais non les empêcher au nom de la définition qu’elles en donnent. Anthropologues ou sociologues, il ne faudrait pas nous tromper de vocation : nos définitions ne sont jamais définitives, parce qu’elles sont toujours descriptives. »’L’emploi du terme filiation affective doit ici nous permettre de saisir ce qui se joue à Zinder. Que signifie ce lien recréé ? Que nous apprend-il des constructions de « l’orphelin » et de ce qui motive les acteurs ?
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L’européen qui conteste la posture d’Hadjia adopte le même changement de rôle : passant de bailleur à potentiel adoptant.
Ce passage du rôle officiel d’intervenant humanitaire à celui officieux d’homme adoptant a déjà été observé pour Malam Mourna, le pasteur italien dont nous parlions, au cours du second chapitre. Il adopta ainsi trois enfants, récupérés auprès d’une femme dite « malade mentale errante ».
En 2007, un autre enfant de Zinder partit en adoption internationale. Il fut adopté par une femme française, présidente d’une association impliquée dans l’accompagnement de structures sanitaires dans la région, depuis plusieurs années.
‘Hébergée chaque année dans la même famille, elle assista aux discussions des parents paternels et maternels quant à la prise en charge du maraya. Les premiers ne reconnaissaient pas la filiation de l’enfant, la mère décédée ayant été soupçonnée de libertinage, et les seconds estimant que le mari n’avait pas pris en charge son épouse convenablement et avait donc causé sa mort. À cette configuration s’ajoutait une maladie cardiaque de l’enfant. La Française, avec l’autorisation de ses amis de longue date, pris donc la décision d’emmener l’enfant. La famille accepta, estimant qu’il restait parmi les siens, des parents, vivant en France, étant également membres de l’association. ’Dans l’ouvrage publié par Albert Ferral (2007 : 35), les anciens pensionnaires témoignent des liens affectifs qui les unissaient aux directeurs du foyer des métis :
‘« Je saisis cette occasion pour remercier chaleureusement et rendre un hommage affectueux à ces couples (…) qui nous ont aimés comme de véritables parents et qui ont tout fait pour nous transmettre la meilleure éducation possible. »’Est relaté l’adoption juridique d’une fillette par l’un de ces couples.
La recréation de liens filiaux se trouve donc au cœur des pratiques des différents acteurs impliqués qui délaissent leur casquette d’institutionnel pour devenir « quelqu’un d’autre » pour l’enfant maraya 214. Ce passage est, dans la pratique, surtout possible pour les enfants considérés « abandonnés » ou seuls qui concourent alors non seulement à légitimer le rôle des agents de l’État mais aussi à créer de nouvelles pratiques de solidarité.
Nous voyons ici que la définition officielle de « l’orphelin » est délaissée au profit des multiples possibles offerts par la disparition effective des géniteurs. Durant la période coloniale, il en était de même. L’administration coloniale pouvait se dire responsable de ses pupilles à la condition que la responsabilité des pères (qui pouvaient demander leurs enfants, qui pouvaient être recherchés par leur progéniture ou encore qui pouvaient être accusés explicitement par les représentants du côté maternel) soit omise et dissimulée derrière l’usage du terme « orphelin ».
Dans la période contemporaine, l’implication constante des acteurs officiels pour permettre la réalisation du baptême est un aspect éclairant de ce que l’absence de géniteurs permet de recréer. Il faut donner un nom à l’enfant, selon le rituel religieux (sûnà). Le baptême est l'une des premières préoccupations de la tutrice d’un enfant retrouvé.
Toutes les tutrices ont mentionné la présence du chef de quartier et d’un représentant du Sultan, venu apporter des noix de kola à distribuer à l’assemblée. Il s’agit ici de la manifestation du système de solidarité « traditionnelle ».
À ces participants s’ajoutent la sage-femme, le pédiatre et l’assistante sociale. Ils viennent participer à la fatwa (lecture des versets coraniques permettant la bénédiction de l’enfant). Les femmes rejoignent la tutrice et le nouveau-né, déposent les savons, parfums ou autres cadeaux. Elles restent le temps de la bénédiction et le partage des noix de kola, elles échangent quelques mots avec les autres participantes puis retournent à leurs occupations, comme toute autre visiteuse. Les hommes, quant à eux, restent auprès du mari et lui glissent quelques billets ou monnaie pour participer aux frais engagés par la cérémonie. Nous serions tentés d’analyser ces présences comme une autre réappropriation de la « tradition » par les représentants de l’État, mais ils expriment d’autres motivations :
‘« J’ai beau être médecin, je suis aussi musulman. Je n’y vais pas pour me faire voir mais parce que quand je me suis occupé de cet enfant, ça m’a touché, et que cette femme qui veut l’aimer comme son propre enfant a besoin de soutien. C’est mon devoir de musulman de l’aider. » ’Cet événement, partagé, auquel contribuent les différents acteurs, du fait de leur rôle de fonctionnaire ainsi que de leur implication individuelle, notamment en tant que musulman, permet de mettre l’accent sur un enjeu essentiel de la prise en charge du maraya : recréer ce qui relève de la norme en donnant une nouvelle naissance sociale à l’enfant.
Voir Leach (1968) pour une des premières critiques à l’égard d’une anthropologie de la parenté structuraliste.
Voir notamment les projets de recherche de l’équipe menée par Aurora Gonzalez Echevarria et Jordi Grau à l’Université Autonome de Barcelone. Les nouvelles formes de parenté dite recomposée, ou encore « d’homoparentalité », conduisent à repenser les notions habituelles, y compris en Occident, pour aller vers ce que Eric Fassin appelle « une science des usages » (Fassin 1998, 2000). Dans d’autres contextes, c’est la différence de sens accordé à la filiation qui nous invite à plus de flexibilité (Leblic 2004). Bernard Vernier invite également à considérer les liens qui se créent au-delà des règles de filiation, à travers les théories de ressemblance des Karpathiotes (1999). Notre considération des usages pratiques de la parenté doit beaucoup à l’enseignement de Bernard Vernier, à l’université de Lyon II. C’est pour nous l’occasion de le remercier pour son accompagnement intellectuel (et institutionnel) de la licence au début de la thèse.
Françoise Bouchayer (2002 ; 2004) a travaillé sur les pratiques de solidarité des agents de santé qui échappaient aux mécanismes institutionnels. Elle évalue différents critères explicatifs et s’intéresse notamment à la pluralité des valeurs mobilisées par les acteurs, qu’elles relèvent du code déontologique de leur profession ou d’autres systèmes idéologiques ou religieux. Voir aussi EricGagnon et Francine Saillant sur la négociation de la relation entre soignant et soigné à domicile (2001 : 199-218).