Les tutrices utilisent aussi les actes d’État civil, afin de rendre officiel ce lien recréé. Nous avons vu, lors du huitième chapitre, comment les pièces légales pouvaient être utilisées afin de faire correspondre les enfants aux critères administratifs « d’orphelin » « ayant droit » à une pension. L’objectif de ces manipulations n’est pas uniquement d’ordre économique. L’exemple de l’enfant apprenant qu’il est né « hors mariage », au cours d’un jugement, illustre que par les pièces d’état civil se recréée également une filiation officielle, au regard de l’État mais aussi dans le quotidien.
Si elle entre en contradiction avec les prescriptions islamiques qui prônent de ne pas prendre un autre enfant pour le sien215 (Sonbol 1995 ; Inhorn 2006), en lui donnant accès à l’héritage et en effaçant son histoire originelle, elle est mise en œuvre pour protéger l’enfant et l’attache affective qui l’unit à ses responsables.
Se donne ici à voir ce que Gerti Hesseling et Etienne Le Roy (1990 : 7) appelle un « nouveau formalisme », en donnant l’exemple des pratiques d’acquisition de titres fonciers. Ils désignent ainsi le résultat « d’une maîtrise progressive des formes et un art consommé de l’innovation de nouvelles procédures empruntant à la tradition et à la modernité pour y trouver légitimité et légalité sans pouvoir se satisfaire de l’une et de l’autre ».
Cette stratégie est mise en œuvre par l’ensemble des tutrices et notamment par Hadjia. L’un des premiers buts de cette pratique est de s’assurer que l’enfant ne sera pas retiré par une autorité supérieure, à savoir : l’État.
Deux types d’intervention sont craints :
La stratégie n’est pas toujours efficace comme le montre le cas de M. Ce risque, toujours présent, de ne pas avoir les outils suffisants pour défendre un lien créé quotidiennement, encourage certaines à entreprendre des démarches « d’adoption plénière » auprès du tribunal.
‘« J’ai entendu pour la petite retrouvée l’année dernière qu’elle avait été rendue à sa mère. Est-ce qu’on pourra me faire ça aussi ? M’enlever ma fille ? Parce que ça fait huit ans que je l’élève et elle ne sait pas. Et on n’a pas retrouvé la mère mais si un Blanc vient et demande à adopter, est-ce qu’on me l’enlèvera ? J’ai demandé à ma sœur à Niamey de faire les démarches pour moi à la justice pour faire les papiers de l’adoption. Si je fais ça, ça suffira, non ? » ’La force de ce lien a été exprimée par les grands enfants élevés par uwa marâyu et par Hadjia :
‘« Pour moi, quand les gens disent qu’elle n’est pas ma mère ça me fait mal. Parce qu’elle est ma mère. Elle m’a élevé comme son fils. Je porte le nom de son mari. Dans mon cœur, c’est elle ma mère. Je n’aime vraiment pas quand les gens disent ça. Elle est ma mère. »’Le deuxième objectif qui accompagne la réalisation des pièces d’état civil est de protéger l’enfant, en lui donnant un nom216. Le nom est lui aussi un point commun à toutes les interactions, décrites pour le passé comme le présent. Il est celui qui marqua la différence entre les enfants reconnus par leur père colons ou ceux qui ont dû subir le stigmate de « bâtard ». Le nom est aussi ce qui, anciennement, était donné à l’enfant « orphelin » pour rappeler les circonstances attristées de sa naissance, mais refusé par la génération actuelle de parents. Le nom est enfin celui qui figure sur les pièces d’état civil, demandées par les tutrices.
‘« Comme ça, quand il ira à l’école personne ne lui dira qu’il est un "bâtard" »217. ’Le secret, omniprésent dans les films comme dans les rédactions des collégiens, et rappelé dans nos entretiens pour éviter que la chercheuse étrangère commette un impair, protège l’enfant et le lien qui l’unit à son gardien.
Le nom, donné à l’enfant retrouvé et confié, est celui de l’époux de la tutrice, dans la plupart des cas. Hadjia, quant à elle, fait varier les appellations. Elle opte pour un prénom de son père, pour l’un de son mari, ou pour celui d’un frère ou d’un cousin qui aura particulièrement contribué au frais du baptême.
Pour les femmes, l’organisation de cet événement est la preuve de leur engagement. Comme elles diront s’impliquer envers l’enfant jusqu’à son mariage, elles disent qu’elles ont fait le baptême. Cette tâche est normalement celle du géniteur. Leur époux, dans certains cas, en prendra la charge financière, avec la contribution de leur femme parfois, et aussi de leur réseau de proches. Ils le feront si leur autorisation a été demandée avant que leurs épouses entreprennent les démarches pour obtenir la garde de l’enfant. Les maris rencontrés exprimaient leur fierté à voir leur femme accomplir leur devoir de musulmane.
Si certains décrivent les gardiennes et les uwa marâyu comme des femmes stériles, ce statut n’est en rien vérifié dans la pratique. En effet, elles ont toutes enfanté. En revanche, il s’est avéré que le nombre d’enfants mis au monde est nettement inférieur à la moyenne de 7,7 enfants par femme. Il varie de deux à quatre enfants. Recueillir des marâyu et les prendre en charge permet à ces femmes de changer leur position dans la gidà (maison), notamment vis-à-vis de leurs coépouses218, qui peuvent d’ailleurs manifester leur rejet de l’enfant recueilli. Si cette pratique ne vient pas renverser le rapport de force au moment du partage de l’héritage lorsque le mari vient à décéder, toute uwa marâyu obtient une reconnaissance sociale particulière.
Pour les enfants nés et baptisés selon la coutume, le sûnà a normalement lieu le 7ème jour, après la naissance de l’enfant. Le marabout visitera le nouveau-né le 3ème jour, pour lui murmurer à l’oreille le prénom que son père a choisi219. Le 7ème jour, le prénom est rendu public. Dans le cas des enfants « abandonnés », le temps de réunir les moyens nécessaires à la cérémonie peut être long. Les récits des uwa marâyu font varier cette période entre trois semaines et quatre mois. Un prénom est donc d’abord donné à l’enfant, avant qu’il devienne officiel, parfois en présence du marabout qui effectue une première fatwa (lecture des versets coraniques permettant la bénédiction de l’enfant).
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Ainsi donc, les enfants « ramassés », considérés par certains comme ne relevant pas de la catégorie de « l’orphelin » du fait de la non reconnaissance de leur filiation biologique, religieuse et juridique, sont-ils au cœur de toutes les manipulations de règles. Les acteurs recomposent leur rôle, tandis que les règles relatives à la filiation sont réappropriées, grâce à la combinaison des différents modes de production de normes mobilisables : l’État Civil et le baptême religieux.
Sourate 33, versets 4 et 5
Sur les différentes implications de la dation du nom, voir notamment le numéro de Cahiers de Littérature Orale, « Des noms et des personnes », n° 59-60 (2006)
Cette stratégie est la même pour les enfants non reconnus par leur père mais reconnus par un parent de leur mère : le frère ou le père. Il donnera son nom à l’enfant pour lui épargner le stigmate.
Sur le traitement de la stérilité en contexte nigérien, voir la thèse d’Hadiza Moussa (2008).
Guy Nicolas (1986) rapporte que, dans les années soixante-dix, le prénom d’un enfant était décidé par le hasard, à Maradi. Le marabout ouvrait le Coran et le nom était choisi parmi ceux de la page lue. Il semblerait que les mécanismes de dation du nom relèvent aujourd’hui de la négociation entre géniteurs et parents de la famille élargie.