Le projet global négocié dans les bureaux niaméens

‘« Nous nous occupons du volet soutien économique et social des Orphelins et Enfants Vulnérables. Si les médecins peuvent connaître les enfants infectés, par un dépistage, c’est différent pour nous. On ne peut pas demander les bulletins médicaux des parents avant d’inscrire les enfants ! Nous avons donc choisi de faire en fonction de la définition locale de l’orphelin qui est celle de l’orphelin de père », un des responsables onusiens.’

Se révèle, au cours de cet extrait, une première contradiction dans le statut « d’Orphelin et Enfant Vulnérable ». Derrière la catégorie de santé publique sont en effet classées deux dimensions : celle du statut médical et celle du statut social, accordé à l’enfant. Cette association est loin d’être évidente.

Les acteurs onusiens en prennent conscience par deux voies essentielles :

  • la difficulté à mettre en pratique un programme de soutien ciblé,
  • la discussion avec leurs collègues dits « locaux », c'est-à-dire recrutés au Niger et bénéficiaires d’un salaire autre que celui des expatriés.

Ces collègues sont pour la plupart des fonctionnaires et hauts-fonctionnaires mis en disponibilité, démissionnaires ou « déchus », du fait du jeu électoral. Ils optent pour des carrières au sein des organisations internationales, prestigieuses et mieux rémunérées. Ainsi, l’adjointe du responsable du volet « protection de l’enfance » de l’Unicef, rencontrée en avril 2005, était-elle une ancienne dirigeante du ministère de la promotion de la femme et de la protection de l’enfant, remplacée suite aux élections présidentielles de 2004.

Cette mobilité est notamment permise par un partage des codes et du langage onusiens, appris au cours des rencontres ministérielles et des réunions thématiques. Ces dernières sont organisées officiellement par le ministère mais elles sont financées et appuyées techniquement (production de support papier, organisation logistique) par l’Unicef. Y sont discutées et votées les mesures à prendre pour rendre « le programme de protection de l’enfance » opérationnel à l’intérieur du pays. Mais plus qu’une transmission d’un savoir « descendant », se construit, au cours de ces réunions, une position commune, négociée.

Celle-ci propose des caractéristiques de l’orphelinage, présentées systématiquement dans les discours des acteurs aux postes de responsabilités gouvernementales ou onusiennes. Elles dessinent deux types :

  • « l’orphelin » en tant qu’enfant qui a perdu son père mais jamais seul, du fait de sa prise en charge par sa famille paternelle ;
  • les enfants dont L’État doit s’occuper, et notamment ceux retrouvés « abandonnés » dans la rue. L’objectif est de les protéger et d’éviter qu’ils dévient vers la délinquance, comme nous l’avons vu.

Le passage d’une catégorie à l’autre peut être effectué sans transition par les acteurs impliqués. La délinquance est un risque accordé aux « orphelins de père » en manque d’autorité et les « enfants abandonnés », dans le fil de la conversation, sont indistinctement appelés « orphelins ». Nous retrouvons donc l’affirmation de règles officielles permettant de définir « l’orphelin » et sa prise en charge mais également l’usage pratique et spontané de ce statut particularisé lorsque la conversation est orientée vers des préoccupations concrètes.

Seulement, malgré leur volonté d’ouverture aux enjeux contextuels, les acteurs engagés tiennent peu compte du glissement dans l’usage terminologique et encore moins des mécanismes de solidarité et des relations de parenté pratiques, rencontrés sur le terrain et décrits précédemment.

Quelles réappropriations locales subit alors la définition « d’orphelin et enfant vulnérable », adaptée par les acteurs développementistes dans leurs bureaux ?