Réappropriations locales d’une catégorie négociée

La mise en place d’un système d’identification à plusieurs niveaux

Le ministère de la promotion de la femme et de la protection de l’enfance est représenté par des structures installées au niveau régional ou communal. Avec l’introduction du volet « orphelins et enfants vulnérables », une première tâche s’est imposée à ces acteurs locaux, avant d’acheminer l’argent auprès de la catégorie « ciblée » : identifier et recenser les enfants concernés.

Dans l’incapacité de recenser eux-mêmes les « orphelins », « faute de moyens » ou désemparés devant la demande de recherche « d’orphelins du sida » alors que la maladie et ses conséquences sont plutôt traitées par le secret et la discrétion, les agents ont préféré déléguer cette mission.

‘« Nous ne pouvons pas demander aux gens de quoi ils sont malades. C’est impossible de savoir qui est orphelin du sida ou pas », un des responsables de Zinder.’

Alors, avec pour objectif de servir une identification au plus près du statut quotidien des enfants, les agents onusiens ont sollicité les épouses des chefs traditionnels, comme ils ont l’habitude de le faire pour les campagnes de vaccination.

‘« On les appelle les « reines-mères » entre nous. Elles sont 220 je crois. Elles ont un ascendant important. On les a donc formé sur le sida et sur l’importance de recenser les orphelins », un agent onusien.’

Entre les « reines-mères » et les directions ministérielles, un autre niveau d’organisation se donne à voir à Zinder et s’est aussi vu attribuer le rôle de faire remonter les informations : celui des groupements féminins initiés par ces notables ou par les associations locales. Ces acteurs agissent en espérant le soutien financier de l’Unicef.

En observant le système pratique que ces acteurs composent, apparaît l’accumulation des responsabilités aux mains de quelques uns, comme cela est courant dans le milieu rural nigérien222. Se donne alors à voir non un système décomposé selon des structures sociales figées mais plutôt une « spécialisation » de certains acteurs qui donnent cohérence à leur engagement, en se référant à leurs multiples statuts.

Analysons ainsi la composition de deux organisations locales, spécialisées dans la prise en charge « des veuves et des orphelins ».

À Zinder, se trouve l’antenne d’une ONG dont le siège est situé à Niamey. Composée majoritairement de femmes223, hausaphones, fonctionnaires ou retraitées, elle a été créée en 2003 par une militante politique qui, pendant des années, a eu à travailler au sein du service des pensions. Confrontée aux difficultés des veuves « pensionnées », souvent dans l’attente des « traitements », et consciente que seule une minorité de femmes en sont bénéficiaires (les épouses des fonctionnaires, des anciens combattants, des travailleurs déclarés)224, cette militante a décidé, avec quelques amies, de créer une organisation devant pallier à ces manques étatiques. Nous voyons donc ici, encore une fois, comment des fonctionnaires prennent des initiatives pour seconder l’État.

L’objectif affiché est par ailleurs de créer des emplois qui seraient financés par des partenaires étrangers. Un ancien collègue de la présidente de l’association explicite, depuis son bureau au service des pensions :

‘« Je fais partie de l’ONG avec dans l’espoir d’y obtenir un poste. Je quitterai la fonction publique pour faire le même travail mais avec plus de moyens pour les veuves et les orphelins et un meilleur salaire. C’est ce que nous voulons tous ici. ». Fonctionnaire, membre de l’ONG. ’

À Zinder, la présidente de l’antenne est une amie d’enfance de la présidente de Niamey. Infirmière, diplômée d’État, démissionnaire de son poste, elle a rejoint quelques années auparavant les rangs de Médecins Sans Frontières, alors installés à Maradi pour traiter la rougeole. Pour des raisons familiales, elle a dû déménager sur Zinder où le travail est difficile à trouver. Elle a donc accepté de présider l’antenne zindéroise, motivée à l’idée de travailler pour une ONG permettant le soutien des « orphelins », qu’elle estime prioritaires, en tant que fervente musulmane, nouvellement adepte du mouvement Izala, venu du Nigeria225.

Le secrétaire de cette antenne, fils d’un notable de la cour du Sarkin Damagaram, est quant à lui enseignant dans une école primaire. Il espère obtenir un salaire plus régulier et avantageux que celui versé par l’État.

Les objectifs sont les mêmes du côté de l’association « concurrente », créée par le frère cadet d’un maire. Diplômé en gestion, le jeune frère recherche un emploi. Descendants en filiation matrilinéaire d’une chefferie de quartier, les frères ont réalisé le projet de leur mère, figure reconnue dans le quartier pour ses actes de générosité. Le « capital social » du frère aîné, appelé à recevoir régulièrement les missions des acteurs de développement, motiva la mise en activité effective de l’association en 2001.

La composition de ces deux organisations nous éclaire donc sur les motivations des acteurs engagés, qui apparaissent enracinées dans leurs statuts de fonctionnaire, de notable, de figure politique ou de religieux. Leurs préoccupations sont tant d’ordre politique, symbolique (prestige et respect des principes islamiques) qu’économique.

Le versement de subventions à ces participants du dispositif serait perçu par eux comme des récompenses, accordées par l’Unicef via le système administratif. Comme nous l’avons vu avec l’exemple du centre d’Hadjia, les assistants sociaux, responsables des structures régionales, apparaissent alors comme « des courtiers en développement », en bonne position pour négocier l’investissement des bailleurs de fonds étrangers, auxquels sont associées les Nations Unies même si le Niger en est membre. Les agents de l’État deviennent des intermédiaires entre les acteurs locaux, à la recherche d’une situation financière et professionnelle stable, et les représentants internationaux et gouvernementaux, mais ils ont aussi une marge de manœuvre qui leur permet ou non de faire le lien entre les extrêmes du dispositif.

Un climat de concurrence s’installe donc. Chaque entretien avec les membres des associations locales a laissé une grande part à la critique des « concurrents » et à l’explication de « supercheries », basées sur la rumeur ou sur l’observation.

Ainsi, lors d’une réunion organisée par une ONG Belge, l’antenne zindéroise de l’ONG fut-elle contestée par les associations voisines mentionnant l’absence d’un lieu dit « bureau », considéré dans ce contexte comme le signe distinctif des associations effectivement actives. Un an auparavant, la présidente avait pourtant trouvé un lieu de réunion, cédé à bas loyer par son propriétaire. Ce dernier pensait ainsi contribuer au bien-être des « orphelins ». Mais faute de cotisations et de membres, le local avait été restitué. La plaque qui en indiquait l’emplacement fut décrochée et laissée dans un coin du logement de la présidente.

À l’approche d’une mission de l’ONG Belge, les membres actifs se réunirent chez la présidente afin de discuter de l’arrivée des potentiels bailleurs. La question du bureau fut posée par le président adjoint, enseignant et responsable d’une salle informatique :

‘« Il nous faut un local. Sinon, nous ne serons pas crédibles. Surtout que nous avons été attaqués là-dessus lors de la dernière réunion. Quand ils vont venir faire la visite, il faut qu’on leur montre ce qu’on fait pour qu’ils veuillent nous soutenir. Il parait qu’ils ont 500 000 FCFA à remettre. Avec une telle somme on pourra faire beaucoup. Si vous voulez, comme j’ai ma salle informatique, on peut poser la plaque de l’ONG là-bas. »’

Un autre membre surenchérit : « c’est une bonne idée. En plus, on pourra dire que les orphelins bénéficient des ordinateurs gratuitement ».

Se joue ici le montage d’une mise en scène visant à gagner en crédibilité auprès de bailleurs de fonds potentiels.

Notes
222.

L’ensemble des travaux des chercheurs du LASDEL témoignent de ces cumulations de statut. Voir les rapports en ligne sur le site du lasdel : http://www.lasdel.net/Lasdel/collection.php

223.

Sulemana Mumuni (2002 : 149) décrit la création d’ONG islamiques par des femmes d’origine Hausa, à Accra, afin de soutenir financièrement les membres de la communauté, au cours des différents événements ritualisés.

224.

Voir le texte de Theodore Trefon sur la délivrance des retraites en République Centre Africaine (2007 : 88-91) qui décrit une situation similaire.

225.

Sur les échanges religieux entre le Nigéria et le Niger, voir Fourchard, Mary et Otayek (2005 : 341, 391).