Un statut consensuel

Impossible donc de nier la profusion d’acteurs extrêmement motivés pour recenser des « orphelins » et assurer la mise en place pratique d’un soutien ciblé, selon différentes intentions : servir leurs propres intérêts, assurer la reconnaissance de leur lignée ou agir religieusement en faveur d’une catégorie de la zakat (dîme islamique).

Malgré cette configuration, les agents onusiens sont confrontés à un inconvénient majeur : établir des listes d’enfants. Cette difficulté d’obtention de noms ne se comprend donc pas par l’absence d’acteurs engagés mais par une confusion autour des critères devant servir à l’identification des bénéficiaires.

Les agents onusiens, depuis leur bureau ou en courte mission, expliquent devoir s’écarter des définitions accolées au sida pour composer avec les définitions émiques de « l’orphelin » :

‘« Normalement un orphelin et enfant vulnérable a ses parents infectés par le VIH/sida ou alors il est lui aussi infecté, mais on a élargi la définition parce qu’on ne peut pas savoir ». Un agent.’

Mais pour les acteurs régionaux, cet assouplissement est loin d’être évident. Et si les rumeurs de corruption et de clientélisme sont omniprésentes (Blundo & Olivier de Sardan 2007), certains explicitent la nécessité de se positionner avec rigueur :

‘« Nous ne manquons pas d’orphelins. Vous savez qu’un homme peut avoir plusieurs épouses et que le taux de fécondité au Niger est de 8 enfants par femmes. Comme notre espérance de vie est basse presque tous les enfants sont orphelins ! Nous, fonctionnaires, nous avons tous plusieurs enfants orphelins que nous prenons en charge. Alors quand on nous demande de recenser les orphelins, qui doit-on choisir ? Vous savez que nous sommes très pauvres au Niger. Alors comment choisit-on ceux qui sont les plus pauvres ou ceux qui ont besoin de soutien ? C’est pour ça que, pour le moment, je n’ai pas encore fait remonter de liste. ». Assistant social. ’

Un projet témoin a été mis en place au cours de l’année 2005 par les responsables onusiens, dans la région de Tahoua. Il nous renseigne sur ces confusions autour du « ciblage ». En théorie, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a en charge l’accompagnement des activités de microcrédits mais les représentants de l’Unicef, à une échelle expérimentale, ont proposé de mettre en place ce genre de projets auprès des tuteurs des « Orphelins et Enfants Vulnérables » du Niger. Ces tuteurs sélectionnés sont des veuves, en cohérence avec la définition communément admise dans les bureaux niaméens.

Les modifications apportées au projet global initial sont donc justifiées par les agents onusiens par le recours à une explication « culturaliste »226 qui met en avant une définition officielle et homogène de « l’orphelin ».

Nous proposons de revenir brièvement sur les mécanismes pratiques du projet de Tahoua afin de mettre en évidence la négociation locale « du statut d’orphelin et enfant vulnérable », permise par le pluralisme normatif en présence, conforté par la position des agents onusiens. Ceux-ci ouvrent en effet un nouvel espace où le statut de « l’orphelin de père » suffit à justifier son identification, contrairement à ce que contient le terme « vulnérable » ainsi que la dimension économique considérée pour faire de « l’orphelin » un bénéficiaire de la zakat.

En effet, si des veuves, responsables de plusieurs enfants, ont bien été sélectionnées pour bénéficier de microcrédits, c’est aussi le cas des responsables de la mutuelle, choisie pour thésauriser les fonds de départ, ainsi que des riches commerçantes qui acheminent des marchandises depuis les pays côtiers (le Bénin et la Côte d’Ivoire notamment). La responsable de la mutuelle l’explique227 :

‘« Des femmes qui n’ont pas les moyens ont utilisé l’argent sans chercher à le faire fructifier. Pour garder un fonds commun, il faut des femmes prêtes à investir et à ramener de l’argent dans la mutuelle. En plus, ces femmes aussi sont veuves. Elles ont donc aussi le droit d’avoir l’argent de l’Unicef ». Une des responsables de la mutuelle.’

…..

Trois points attirent notre attention dans cet extrait d’entretien.

  • D’une part, les veuves n’ont pas toutes respecté le cycle contracté auprès de la mutuelle : emprunter, investir, faire des bénéfices et rembourser avec une capitalisation augmentée progressivement. Les rendez-vous pris par l’agent onusien pour rédiger des « success stories », avec photographies, afin d’élaborer une plaquette marketing à destination de l’Espagne, a ainsi laissé la place à des récits de femmes qui ont mobilisé leur capital de départ, fourni par l’Unicef, afin de satisfaire différents besoins. Si certaines ont pu mettre en place un petit commerce fructifiant (vente de beignets ou élevage de petits ruminants) la plupart racontent avoir utilisé leur fond de commerce pour marier leur fille (afin de fournir les meubles et les biens nécessaires à son installation (hé) chez son mari)228, acheter des fournitures scolaires aux enfants ou des chaussures, trop couteuses ordinairement. Comme il est courant de le constater, les objectifs de l’agent de projet sont réappropriés par les bénéficiaires.

Cette première observation ne vient pas contredire pour autant le projet initial des agents onusiens puisque, à court ou moyen terme, il est question de permettre l’assouvissement des besoins des enfants.

  • D’autre part, des femmes non vulnérables ont bénéficié de l’aide, du fait de leur position influente au sein des services administratifs ou de la hiérarchie locale. Encore une fois, ce constat est loin d’être original. Les agents onusiens, familiers de ces pratiques, n’en tiennent pas rigueur :
‘« Il faut cela : que tous y trouvent leur compte pour qu’un projet marche». Un responsable onusien. ’

Cette réappropriation est d’ailleurs légitimée aux yeux des acteurs locaux pour l’équilibre que des femmes d’un statut social plus aisé assurent au dispositif.

  • Enfin, le dernier point qui retient ici notre attention est celui de l’usage fait des statuts de veuve et « d’orphelin », en dehors des critères économiques normalement considérés tant par les bailleurs de fonds que par les chefs religieux. Dans ce contexte de pluralisme juridique, la catégorie « d’orphelin » suffit à justifier la discrimination positive dont elle fait l’objet.

La question du détournement du « ciblage » des bénéficiaires n’est pas particulière à ce contexte. Nous en avons d’ailleurs collectivement décrit les réappropriations lors de la crise alimentaire de 2005, alors que les vivres remis par les intervenants humanitaires et développementistes, occidentaux ou islamiques, étaient finalement pris d’assaut par tout un chacun, y compris lorsque les catégories de bénéficiaires, annoncées initialement, correspondaient aux principes de la zakat (Ali Bako & Guillermet 2008).

Par cette adaptation de la catégorie émique « d’orphelin », se manifeste, encore une fois, l’insuffisance d’une explication culturaliste (Dozon & Fassin 2001 : 181-206), figée, pour élaborer des projets humanitaires en faveur des « orphelins ». Cette catégorie est en effet au cœur d’un jeu relevant de facteurs complexes, dont le respect des hiérarchies sociales et des mécanismes de solidarité structurés à partir de ces inégalités. Ces facteurs, relatifs à la configuration développementiste et à sa façon d’appréhender la situation d’orphelinage pour cause de VIH/Sida, apparaissent plus minutieusement dans d’autres lieux d’interactions.

Notes
226.

Sur la critique de l’usage d’explications « culturalistes », voir notamment Dozon & Fassin (2001) et Vidal (1996 : 156).

227.

Merci aux responsables onusiens qui ont accepté que j’accompagne la mission d’évaluation de l’UNICEF. Cette collaboration se fit sur leur proposition. L’idée était de commencer à percevoir des éléments du fonctionnement réels du projet, utiles à ses instigateurs, et d’approfondir ma compréhension des modes de négociation des agents de l’organisation internationale lorsqu’ils sont confrontés au niveau local. Tahoua est éloignée de Zinder, et si mon terrain se situe essentiellement dans cette dernière localité, il était impossible de m’afficher dans le véhicule de l’Unicef sans risquer de créer une confusion autour de mon statut de non développementiste, si longuement négocié (même si, par malchance, j’aurais pu rencontrer un Zindérois de passage à Tahoua).

228.

Nous avons vu à quel point marier l’orphelin est important.