L’intitulé « d’OEV » assimilé par stratégie

Le point de départ de notre description se situe au cours d’une journée de « sensibilisation à la prise en charge des OEV », intitulée ainsi par le staff d’une ONG française, fin 2006. La représentante locale, médecin, fut rejointe pour l’occasion par une psychologue française en mission de quelques jours.

Afin de permettre la constitution convaincante d’un dossier de demande de financements auprès de l’UNICEF, les membres des associations de Zinder, Maradi et Diffa furent réunis.

Celles de Zinder et de Diffa en étaient alors à leurs premières réunions, reconnues dans leur mairie respective depuis peu, malgré l’existence de groupes de « personnes vivant avec le VIH », appuyés depuis 2001 par la paroisse catholique. Celle de Maradi était quant à elle bien plus ancienne et faisait alors figure d’exemple à suivre. Ses membres actifs, et notamment son président, font partie des quelques figures connues du public suite à des émissions radiophoniques locales ou d’émissions télévisées nationales.

Ancien cadre, en arrêt maladie après des premiers signes cliniques de l’entrée en phase sida à la fin des années 1990, il fut l’un des premiers bénéficiaires des traitements ARV. Avant que ceux-ci soient délivrés à Maradi, il était suivi à Niamey. Fort de son expérience, il a créé l’association, avec l’aide de sa défunte épouse et d’un collègue lui aussi infecté et décédé depuis. Petit à petit, le groupe a accueilli de nouveaux membres, rencontrés à la sortie des consultations médicales. L’ascendant du président est parfois contesté, notamment par les autres membres actifs désireux de bénéficier d’une plus grande visibilité qui permet notamment l’invitation aux journées de formation, accompagnée de la remise de perdiem 244. Les nouveaux membres sont par ailleurs de jeunes hommes, diplômés et à la recherche d’emploi. La remise en cause de l’autorité du président est posée en termes de différence de génération mais son maintien à la tête de l’association est également justifié en termes de respect envers les aînés. Fort de ses statuts de doyen et de fondateur de l’association, le président dirige donc les séances.

Lors de la journée en faveur des « Orphelins et Enfants Vulnérables », le rôle lui revint donc de présenter un projet, conçu par les membres actifs de Maradi avant cette réunion, avec l’aide de deux acteurs installés à Maradi : le représentant nigérien d’une ONG belge et une jeune française recrutée ponctuellement par l’UNICEF.

Le président invite le jeune secrétaire à inscrire leur projet au tableau. Celui-ci se place donc devant le tableau et commence à indiquer les éléments listés sur une feuille photocopiée et distribuée à l’assemblée, en français, alors que la plupart des membres parlent exclusivement le hausa et sont illettrés 245 . Il commence son exposé en écrivant le titre « soutien aux orphelins et enfants vulnérables ». L’intervenante française l’interrompt pour l’encourager à utiliser l’acronyme « OEV », « pour gagner du temps ». Le secrétaire s’exécute, après avoir fini d’inscrire « orphelins et enfants vulnérables » en toutes lettres.

Dans cette interaction se donne à voir le processus de transmission par lequel sont intégrés le langage et les codes du « développement », nécessaires pour prétendre entrer dans le dispositif de financements.

Le secrétaire décline alors, sous le titre, certains des critères retrouvés classiquement dans les manuels internationaux « d’aide au soutien aux OEV » et notamment dans ceux de International HIV/Aids Alliance 246 intitulés « bâtissons l’espoir », dépouillés dans les locaux de l’ONG belge. Cet ensemble de manuels propose des outils en fonction de différentes catégories de besoins : « Education », « Inclusion Sociale », « Personnes âgées tutrices », « Renforcement économique », « Santé et Nutrition », « Soutien Psychosocial ».
Le secrétaire note au tableau les aspects suivants :
- soutien sanitaire
- soutien scolaire
- soutien matériel (vestimentaire, alimentaire, activités économiques)
Manque alors un volet au regard des animatrices françaises. Elles demandent : « De quoi vos enfants peuvent-ils avoir besoin pour mieux vivre malgré le VIH ? ». La question est traduite en hausa, par le président de l’association de Zinder. Les uns et les autres prennent la parole :
- d’un soutien scolaire qui leur permettra de réussir,
- que leurs parents aient suffisamment d’argent pour les nourrir.

Les animatrices espéraient une discussion sur le vécu individuel et sensible de l’enfant ou sur la nécessité de l’annonce du statut, en écho aux débats conduits actuellement au niveau international sur les mesures à prendre afin d’améliorer « la résilience des OEV » (Cyrulnik 2007).

Leur question rencontre un des traits essentiels du décalage entre un statut « d’orphelin » particularisé et une conception émique, corollaire à celle de l’enfant : il fait partie d’un ensemble plus vaste et n’est pas considéré comme un individu distinct, tel que le pense le système individualiste occidental. Un enfant, dit « orphelin » ou non, est membre d’un foyer qui le prend en charge247. Par ailleurs, ce qui relève de l’intime et d’une souffrance psychologique est traité par la discrétion et non par la parole248.

Le deuxième aspect alors mis en avant est le fait que l’étiquette VIH/Sida est perçue comme un moyen d’obtenir ce qui manque à la plupart des foyers nigériens, touchés ou non par le virus. Le processus de discrimination positive, centré sur l’enfant, selon les projets occidentaux, est réinterprété ici pour servir l’ensemble du foyer.

La mise en avant du statut « d’OEV » et l’acceptation de donner le nom de ses enfants pour émettre une demande de financements auprès de l’Unicef s’inscrit alors dans des stratégies plus collectives : répondre à la demande des partenaires occidentaux selon leurs critères, afin d’obtenir des fonds à partager, selon les règles locales (hiérarchie au sein de l’association, statut de chef de ménage, nombre d’enfants…).

Notes
244.

La remise de perdiem est une pratique omniprésente et incontournable lorsque des journées de formation sont organisées par des bailleurs de fonds. Les participants reçoivent une certaine somme d’argent, pensée comme une compensation pour le temps pris sur celui de travail ou pour les frais occasionnés par un déplacement. Dans la pratique, le perdiem devient parfois l’un des motifs essentiels de la présence aux réunions. Voir Gruénais (2005).

245.

Nous choisissons de parler d’illettrisme plus que d’analphabétisme dans la mesure où la plupart des hommes et des femmes zindérois ont suivi en enseignement en école coranique. Si certains utilisent l’écriture arabe, beaucoup ne sont toutefois pas en mesure d’écrire.

247.

Il nous semble difficile d’élargir l’échelle à celle du lignage, en référence à l’ouvrage de Jacqueline Rabain (1979). Dans le contexte urbain zindérois, les revendications se situent en effet dans la sphère des personnes vivant avec l’enfant. Comme cela a pu être observé dans d’autres contextes urbains et semi urbains africains, les pratiques résidentielles ne reposent pas uniquement sur les règles de parenté. Voir notamment Fourchard (2003), Le Bris & al. (1987), Lévy & Dureau (2002) et Yeo Ouattara (2003).

248.

Voir l’ouvrage dirigé par Sophie Mappa (2005) sur les décalages entre les attentes des formateurs et des « formés », au Burkina Faso, notamment du fait de l’omission du contexte socioculturel par les acteurs développementistes ou humanitaires.