« L’Orphelin et Enfant Vulnérable » recensé est-il un orphelin « public » ?

Ce décalage entre l’usage d’un statut construit au niveau global et appris dans ce genre de réunions et le quotidien des enfants se donne à voir lors de manifestations publiques. Si les enfants pris en charge dans les centres et situés au cœur du système de prise en charge institutionnelle sont des « orphelins publics » comme nous l’avons vu précédemment, il en est autrement pour ceux dont l’un des parents est encore en vie, y compris si ces derniers sont membres des associations.

Suite à la réunion pour l’élaboration « d’un plan en faveur des OEV », une proposition fut faite par l’animatrice française : organiser la journée du 8 décembre (célébration annuelle de la lutte contre le sida) pour qu’elle soit une journée de fête pour les enfants des membres de l’association. Réunis à Zinder à l’église catholique, lieu stigmatisant dans ce contexte musulman, les parents devaient amener les enfants. Des bénévoles de la paroisse programmèrent d’installer des guirlandes. Quelques mères volontaires proposèrent de préparer le repas, avec des vivres remis par l’Unicef, quelques semaines auparavant. Enfin, des musiciens et des conteurs, envoyés par le Centre Culturel Franco Nigérien, étaient attendus.

Le jour venu, l’ensemble des membres de l’association étaient là, ainsi que les bénévoles de la paroisse et les représentants de l’ONG française. Les acteurs humanitaires étaient accompagnés de leurs enfants. Ceux des membres de l’association ne furent qu’une dizaine.

« C’est la première fois qu’on voit les enfants ! Alors c’est déjà formidable que certains soient venus ! ». Une responsable locale de l’ONG.

Le constat est le suivant : les noms des enfants sont indiqués sur les listes « d’OEV » remises au ministère et à l’Unicef mais ces enfants ne sont pas connus physiquement. Autrement dit, le statut « d’OEV » était, jusqu’à cette journée, restreint à un usage administratif, complètement indépendant du vécu quotidien des enfants ainsi désignés.

Cette journée marque donc le passage progressif d’un statut officiel, cantonné au secteur développementiste, au vécu des enfants. Se pose alors une triade plus complexe que la dichotomie statut médical/statut social qui permet le passage de l’un à l’autre : le fait que les enfants vivent des événements en rapport avec ces statuts. Nous ne parlons pas de l’incorporation d’un sentiment identitaire mais de l’ancrage d’un discours et d’une construction officielle, dans un moment réellement vécu par les enfants ciblés.

Les mères expliquèrent leur choix d’emmener ou non leurs enfants:

‘« Le problème avec les enfants c’est qu’ils parlent. Si j’emmène ma fille, elle va raconter à la maison que nous sommes venus à l’église. Alors que mon fils ne sait pas parler. Il n’ira pas raconter». Une mère.
«Ma fille sait lire. Elle pourrait voir « sida » sur la banderole et elle me demanderait pourquoi nous sommes ici ». Une mère. ’

…..

La distinction entre le statut social et médical est ici clairement posée. Donner les noms des enfants aux « Blancs » présente un intérêt, à condition que ne soit pas mis en péril le secret sur son statut sérologique, auprès de ses enfants ou de son entourage.  

Il existe donc une distinction entre le statut présenté, selon des enjeux circonstanciels. Les contributions à l’ouvrage L’Afrique des individus (Alain Marie 1997) ont rendu compte de différents mécanismes de négociation des identités, permis par l’évolution des individus au sein de différentes sphères sociales et par les interférences du global et du local. Les « carrières » des « PVVIH » et des « OEV », entre affichage ou revendication d’une identité sérologique, incorporée ou juste manipulée, nous semblent relever de mêmes négociations.

Le décalage entre les statuts attribués, administrativement et quotidiennement aux enfants se comprend, essentiellement, depuis les centres de santé.