Ne pas allaiter

Cette crainte de la visibilité et de l’attisement de la curiosité de l’entourage justifie aussi les difficultés à respecter les précautions relatives à la transmission de la mère à l’enfant par l’allaitement. Les spécialistes s’entendent aujourd’hui sur la nécessité d’un allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois lorsque les conditions d’hygiène et économiques ne permettent pas le ravitaillement en lait de substitution.

Celui-ci est remis gratuitement aux femmes consultées, au même titre que les traitements ARV. Par mesure de prévention, l’allaitement devrait donc pouvoir être évité pour minimiser les risques de transmission du virus via le sein. La connaissance de ce mode d’infection progresse dans la communauté scientifique. Il est par exemple connu aujourd’hui que certaines pathologies telles que les candidoses entrainent davantage de risques, du fait de la perméabilité de la paroi buccale qu’elles provoquent. L’administration de névirapine pendant l’accouchement (programme de « Prévention de la Transmission de la Mère à l’Enfant ») ou, à défaut, la prise d’un traitement ARV par la mère allaitante, dosé, y compris lorsque sa charge virale est encore suffisamment élevée pour l’éviter, peut contribuer à réduire les risques d’infection par le sein. Néanmoins, ces mesures médicales ne peuvent être appliquées qu’à condition que l’impossibilité d’interrompre l’allaitement soit discutée et aménagée avec le médecin prescripteur. Des enjeux autres que médicaux, déjà décrits dans la littérature anthropologique (Desclaux & Taverne 2000), se présentent en effet.

Avant de parvenir à cette étape de discussion avec le médecin, la mère doit d’abord se confronter à sa propre possibilité de déplacement au centre de santé et ce, avec discrétion.

Il faut ensuite que le médecin ait suffisamment de temps pour s’interroger non seulement sur son suivi mais aussi sur celui de son nourrisson.

‘Lors d’une réunion de l’association des Personnes Vivant avec le VIH/Sida de Zinder, la médecin française interrogea une mère qui donnait le sein à son enfant. Sait-elle qu’elle ne doit pas allaiter son enfant ? – Non, elle ne sait pas. – Son médecin a-t-il regardé l’enfant ? – Non. » ’

La posture du chercheur est ici compliquée, comme une constante du travail sur l’objet d’étude « sida »256. Que faire lorsqu’au cours d’un entretien ou d’une conversation, la patiente séropositive donne le sein à l’enfant, souvent pour sa fonction de réconfort lorsque l’enfant gémit ou pleure ? Comment concilier alors questionnement, amenant une connaissance des enjeux contextuels, et nécessité de relayer un message de santé publique (Cros 1995 ; Vidal 1996) ?

Après avoir annoncé des questions sur la santé de l’enfant, sur sa considération par le médecin et sur son discours sur l’allaitement, les échanges glissent progressivement vers des questions de la part de la mère. « Mais le médecin a dit que c’était mieux d’arrêter. Est-ce que c’est vrai ? ».La doctorante se retrouve alors en posture de médiatrice et relaye le message de santé publique en demandant ce qu’en pense son interlocutrice.

Les obstacles à l’application des conseils du médecin sont alors mis en avant. Les enjeux autour de l’allaitement sont de plusieurs ordres. Il convient d’abord de rappeler que le lait est une composante chargée de représentations symboliques, notamment en ce qui concerne le devenir de l’enfant grâce aux qualités physiologiques, intellectuelles et comportementales, accordées au lait (Cros 1990 ; Héritier 1994 ; Querre 2002 ; Walentowitz 2004).

Nous l’avons décrit, le lait maternel est considéré comme extrêmement important dans la composition physique et psychologique de l’enfant. Afin de justifier l’interruption de cette étape nécessaire, les pédiatres, femmes, proposent des alibis à leurs patientes.

‘« On leur conseille de dire qu’elles souffrent de KaiKai257 ce sont des infections courantes aussi qui entrainent traditionnellement l’interruption de l’allaitement ». Un pédiatre.

« Le problème est que leurs parentes vont chercher des remèdes traditionnels et que le mobile ne peut durer qu’un temps ». Un pédiatre. ’

Une autre justification est donnée : celle d’une nouvelle grossesse fictive.

‘« J’ai dit que j’étais enceinte et que je ne voulais pas risquer que le sang devienne mauvais et rende malade l’enfant. Dans quelques semaines, je dirai que j’ai perdu la grossesse. Comme l’enfant est déjà sevré, on ne dira plus rien ». Une mère.’

Des stratégies258 circulent donc pour protéger l’enfant de la transmission et des rumeurs stigmatisantes. Celles qui parviennent à faire accepter l’interruption de l’allaitement maternel justifient le don de boites de lait artificiel grâce au passage par le centre de récupération nutritionnelle.

Mais rappelons que ces trajectoires ne concernent qu’une minorité de nourrissons (20 enfants pris en charge à Maradi ont été identifiés dans le CRENI) et que seuls 80 enfants étaient intégrés au programme INAARV en 2007, sur l’ensemble du territoire nigérien. Ces cas exceptionnels permettent tout de même de percevoir des logiques contextuelles qui éclairent tant les pratiques des patients connus que de ceux qui se situent aux marges des centres de santé, y compris les enfants des membres des associations.

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Nous effleurons non plus seulement une idée de « l’orphelin et enfant vulnérable » mais ce que signifie le statut « d’enfant infecté », dans ses manifestations concrètes.

Loin d’une catégorisation épidémiologique, qui suffirait à définir le nombre d’enfants infectés, se posent donc des enjeux sociaux, quotidiens, avec lesquels les mères sont obligées de composer leurs choix.

Notes
256.

De nombreux chercheurs ont déjà témoigné des choix éthiques posés sur le terrain entre staff médical et patients (voir notamment Dozon & Vidal 1995 ; Becker, Dozon, Obbo & Touré 1999 ; Gruénais 1997 ; Bonnet 2003). Les conditions méthodologiques permises par un retour réflexif sur sa position de chercheur alimente toujours des journées d’études et des conférences internationales (voir notamment dernièrement la journée d’étude doctorale du réseau doctorants santé et société du 9 avril 2008).

257.

Traduite par les agents de santé par « mastite ». Un travail sur les conceptions des pathologies liées au sein, suivant l’exemple des études coordonnées par Doris Bonnet et Yannick Jaffré (2003) permettrait de rechercher plus précisément les points de rencontre des conceptions dites populaires et des discours de santé publique relatifs au sida, dans la continuité de ce que proposèrent les contributeurs à l’ouvrage coordonné par Alice Desclaux et Bernard Taverne (2000 : 217-330).

258.

Sur d’autres stratégies façonnées par les soignants dans le cadre de la prévention de la transmission mère-enfant, stratégies d’ordre médical ou recourant aux représentations relatives au lait et au sang, voir Isabelle Gobatto et Françoise Lafaye (2005).