Née à l’île de La Réunion en 1940 71 , a quitté l’île dans les années soixante et vit aujourd’hui à Paris.
Après de nombreuses années passées de l’autre côté de la mer, alors qu’elle souhaitait proposer le scénario d’un film retraçant l’histoire de Françoise Chastelain (« la grand-mère de tous les Créoles » arrivée dans l’île en mai 1676 parmi les premiers pionniers), Monique Agénor se voit contrainte de renoncer à ce projet, et de ce fait publie son premier roman : L’Aïeule de l’Isle Bourbon (1993). Alors qu’elle avait écrit et produit des documentaires sur l’Outre-mer72, elle se lance désormais, en parallèle, dans une carrière littéraire. Ce passage par l’audiovisuel, et notamment le genre documentaire, ne semble pas être sans conséquence sur sa production littéraire. Ainsi, à la suite de la publication de ce premier roman des origines, vient celle de Bé- Maho (1996), puis celle de Comme un vol de papang’ (1998), toutes deux également fortement marquées par un réel historique, s’efforçant de retracer des passages silencieux de l’Histoire réunionnaise.
Ayant pour base documentaire les mémoires du père de Monique Agénor73, Bé-Maho retrace la vie de « Youls »74 de l’île de La Réunion durant la seconde guerre mondiale. La narration alternée oscille entre les récits de vie de ces « p’tits Blancs des Hauts » et les mémoires d’un jeune instituteur. Ces mémoires, présentés à la manière d’un carnet de bord et insérés à intervalles réguliers (un chapitre sur deux), ponctuent la narration en offrant au lecteur une documentation précise et chronologique des événements tels qu’ils se sont vraisemblablement passés dans l’île entre janvier 1942 et janvier 1943. Au cœur de ce roman documenté tout semble se mélanger : chronique et récit, Histoire et histoires, où se côtoient alors des anonymes fictifs et des personnalités bien réelles, servi par un langage oscillant spontanément entre oralité et écriture… Oralité principalement conférée par la présence de dialogues en créole réunionnais, se fondant au sein d’une narration, elle, majoritairement exprimée en français.
La créolie (non pas seulement le parlé créole, mais davantage la présence simultanée du créole et du français, ce qui sous-tend par conséquent la présence simultanée de multiples cultures, imaginaires, langues, etc. dans un rapport au quotidien) qui caractérise Bé-Maho semble également être l’un des traits majeurs de Comme un vol de papang’ où, là encore, entre créole et français, par le biais de va-et-vient entre passé et présent, l’auteure s’attache à retracer un autre silence : celui de l’exil de la dernière reine malgache, Ranavalona-Manzaka, envoyée à La Réunion par le gouvernement colonial de l’époque. Ce nouveau roman fondé sur d’autres faits réels – mais néanmoins très peu connus – et retraçant un exil sur le sol réunionnais, ne va pas sans rappeler L’Aïeule de l’Isle Bourbon qui, déjà, contait l’exil de l’une des premières réunionnaises… L’exil, fréquemment mis en scène dans ces textes, semble alors être une manière de rendre compte de la multitude des présences qui se sont succédées sur l’île et qui ont ainsi participé au processus de créolisation de La Réunion.
Deux constantes principales marquent l’œuvre de Monique Agénor : l’inscription dans un réel historique non-fantasmé, car documenté, et la continuelle présence de l’exil qui, par le biais d’un regard distancié et décentré, permet une observation différente de l’Histoire, à contre-pied des versions officielles, et de la manière dont elle s’immisce dans le quotidien des personnages. La mise en écriture de l’exil semble alors devenir un prétexte à la mise en mots d’une culture silencieuse… silencieuse car oubliée, silencieuse car brimée, mais encore, du fait même de la parole, à la formulation d’une identité nouvelle, créolisée, actant la présence en Soi de voix multiples. Monique Agénor s’attache ainsi à témoigner des silences de l’Histoire réunionnaise, mais encore de celle du monde india-océanique. A l’image de Cocos-de-mer et autres récits de l’océan Indien (2000), elle marque son appartenance à l’île de La Réunion, et plus largement aux Mascareignes : son écriture est ouverte, non seulement par le choix d’un langage créolisé, oscillant entre écriture et oralité, mais encore par le choix de s’inscrire dans un espace culturel et imaginaire où l’Autre, bien qu’ailleurs, ne l’est jamais tout à fait…
Le survol de notre bibliographie concernant les études portant sur les auteurs du corpus permet d’établir un rapide constat : Monique Agénor n’a été que très peu étudiée. Reconnue en tant qu’auteure à l’île de La Réunion, elle figure dans chacune des anthologies concernant la littérature réunionnaise75, et plus largement les littératures de l’océan Indien. Mais il n’en reste pas moins qu’à ce jour aucune monographie ne lui a été consacrée (ouvrages, travaux universitaires, etc.). Seuls quelques travaux comparatifs universitaires ont pour principal sujet d’étude son œuvre, ou l’un de ses textes : il y a nos propres travaux de recherche qui proposent une étude comparée de Comme un vol de papang’ et de Mémoire de l’Absent de Nabile Farès76. Il y a également, ceux de Liliane Pedurant qui proposent essentiellement de comparer l’écriture d’Agénor avec celle de la Créolité antillaise77. Enfin, une étude portant sur La Littérature de jeunesse réunionnaise d’expression française 78, intègre dans son corpus deux textes de Monique Agénor : Le Châtiment de la déesse et Plongée dans l’île aux tortues 79.
Notons qu’à ce jour et à notre connaissance, aucune thèse n’a été exclusivement consacrée à Monique Agénor. De plus, hormis de nombreux comptes-rendus qui font état de la publication de ses ouvrages, et de quelques entretiens donnés par l’auteure, il est difficile de se procurer des réflexions métatextuelles sur cet œuvre qui est encore peu étudié.
Nous émettons des réserves concernant cette date : il s’agit de celle figurant dans toutes les anthologies présentant Monique Agénor, mais l’auteure la dément, sans toutefois vouloir la préciser…
Notamment en tant que scénariste : La Route cachalot, (réal. Sandro Agénor), Paris, RFO-Avidia-Sempa-Audio/Art, 1992 ; et Taq’ pas la porte (réal. Sandro Agénor), Paris, RFO-Avidia-Sempa-Audio/Art, 1992. Ces deux films présentent par ailleurs des thématiques récurrentes dans l’œuvre littéraire de l’auteure. Respectivement : l’histoire de la canne à sucre et des engagés indiens à La Réunion ; et l’importance de la case et du savoir-vivre réunionnais.
Nous nous référons à la récente publication d’Eugène-Dutremblay Agénor, père de Monique, dont une lecture croisée à celle de Bé-Maho permet de réveler l’appartenance de certains éléments de la fiction à un substrat réaliste (noms de personnages, situations, anecdotes, etc.) : A l’échelle de mon île, © Eugène-Dutremblay Agénor (1977) et ses ayants-droits (2007), 2007. Nous tenons à préciser que l’ouvrage a été publié à compte d’auteur par la famille, et n’est donc pas destiné à la vente.
« Youl : ainsi se font appeler les p’tits Blancs des Hauts des îles de l’océan Indien. », Bé-Maho, in Glossaire, p. 290.
La plus récente de ces anthologies étant le manuel principalement destiné aux enseignants et élèves de l’île : Agnès Antoir, Marie-Claude David-Fontaine, Félix Marimoutou, Evelyne Pouzalgues et Jean-François Samlong, Anthologie de la littérature réunionnaise, Paris, Nathan, 2004 ; « Monique Agénor » : p. 128-129.
Stéphane Hoarau, 2001, op. cit.
Loriane Pedurant, 2000, op. cit. ; un résumé de ce travail est proposé sous forme d’article : Loriane Pedurant, « Comparaison de l’expression de la créolité dans les romans de Monique Agénor et de Raphaël Confiant », in Un état des savoirs à La Réunion, LCF, 2004, p. 210-218. Notons également qu’un autre article propose de lire l’interculturalité de Monique Agénor dans un rapport à la Créolité antillaise : Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, « Monique Agénor : une proposition d'écriture interculturelle pour La Réunion ? », in Jean-Luc Raharimanana (dir.), Identités, langues et imaginaires dans l’océan Indien, « Interculturel Francophonies » n° 4, Lecce (Italie), Alliance Française, nov.-déc. 2003, p. 101-123.
Eva Baquey, La littérature de jeunesse réunionnaise d’expression française, DEA, Martine Mathieu-Job, Université de Bordeaux 3, 2001.
Respectivement parus en 2000 et 2001, aux éditions Syros jeunesse.