Première partie. Présentation générale de la recherche

Chapitre 1 : Champ et objet de recherche

Le champ de cette étude concerne les sujets en errance urbaine, et en particulier, ceux qui sont installés de façon chronique dans ce mode de vie. Le rapport de ces sujets à l’habitation pose la question de la perturbation de leurs limites externes ce qui affecte leur vécu intime. La question centrale de ce travail est de tenter de comprendre ce qui sert à délimiter la frontière qui sépare la sphère intime du domaine public permettant de constituer un « lieu » pour ces sujets.

J'étudie cette question au travers le fonctionnement et la mise en place de dispositifs d’accueil en vue de la restauration du sentiment de continuité d'exister des sujets en errance urbaine. L’objet de cette recherche se situe au croisement de plusieurs thèmes, celui de l’errance au premier plan, celui de la création du lien par le biais du lieu d’accueil et de la photographie.

Les sujets en état d’errance ont la particularité d’entretenir un rapport particulier avec ce qui constitue l’espace urbain ou fait pour eux office de « lieu ». Bien qu’ils investissent l’espace, ils ne semblent s’attacher nulle part. Ceux que l’on nomme « les sans papiers » parce qu’ils ne possèdent pas de documents attestant de leur identité se retrouvent menacés dans leur statut civil et voient leur droit d’occuper une place dans la cité mis en péril. D’autres personnes, bien qu’elles possèdent des papiers en règle, errent malgré tout dans l’espace public.

Posséder un logement n’écarte pas forcément la question de l’errance. Même si certains parviennent à s’inscrire pour une période plus ou moins longue dans un foyer ou un appartement, dans un soin par le biais somatique ou psychiatrique, ou dans des dispositifs d’accueil conçus « sur mesure » pour ce type de population très variée, ils n’en demeurent pas moins en errance sur le plan psychique et affectif.

C’est l’absence d’habitat qui caractérise ces différentes personnes, regroupées dans la catégorie de ceux que l’on nomme les « sans domicile fixe ». Les termes « démunis », « pauvres », « marginaux », « exclus » font également partie du vocabulaire qui désigne ces personnes en état d’errance, en référence à leur rang social. Selon le regard social, ce sont donc des critères relevant de la possession, de l’identité et du statut (papiers, habitat ou domicile, biens matériels, apparence, appartenance) qui sont en cause. L’absence de ces différents éléments désigne une personne en état d’errance.

L’errance se manifeste dans grand nombre de villes comme un phénomène social objectivement observable. Sans négliger l’aspect économique, la diversité des lieux où l’on rencontre ces sujets, tels que l’abri de fortune, le squat ou le foyer interroge quant à sa signification. Pourquoi le « choix » de tel type de lieu plutôt que tel autre ?

Je vais m’attacher à comprendre comment l’errant se saisit de son environnement et d’autrui pour structurer sa vie. Je vais tenter d’explorer son monde interne ainsi les stratégies qu’il utilise pour s’approprier ses propres ressources et de quelle manière il pallie à ce qui lui fait massivement défaut.

Ceux qui sont impliqués dans l’accueil de ces personnes ont des appellations variées. Selon le type d’institution, on s’y réfère en recourant aux termes d’accueillants, d’accompagnateurs, de référents, ou de soignants. Le contenu de ce qui est proposé pouvant ainsi relever de l’accueil, de l’aide, de l’accompagnement ou du soin. Dans l’accompagnement des S.E.U. il est difficile d’évaluer « l’aide » apportée ou de déterminer à partir de quel moment l’accompagnement devient soin. Je tenterai donc de dégager les conditions dans lesquelles les errants peuvent investir les lieux et les dispositifs d’accueil ainsi que la forme et le contenu de ces derniers. En somme, qu’est-ce qui « fonctionne » dans ces dispositifs ou ces pratiques d’accueil ?

A priori il apparaît que ces sujets vivent une suppression de leurs conditions d’existence qui fait d’eux des « dés - existants ». Si, pour diverses raisons, leur appartenance au monde leur est enlevée, il revient aux dispositifs d’accueil de renouer le lien avec les « a-lien-és ». Les tableaux cliniques contenus dans ce travail ont pour but de transmettre, de témoigner d’une souffrance psychique que les errants n’arrivent pas toujours à formuler. Cette forme particulière de souffrance s’appuie sur l’espace et sur le socius pour s’exprimer. Ainsi, dans ce travail, je vais me saisir de ce qu’ils expriment sous forme de traces et de dépôts qui font image chez autrui. Autant d’indices saisissables pour autant qu’il existe la présence et l’interprétation d’autrui sur les lieux de leur passage.

Classiquement appelés des SDF, ces personnes lorsqu’elles sont accueillies dans le cadre d’un dispositif, sont nommées bénéficiaires, usagers, accueillis, ou passagers. Dans le cadre de cette étude, j’adopterai le plus souvent le terme « sujets en errance urbaine » et me servirai du sigle « SEU ». Ce terme a été choisi dans le cadre du séminaire et du groupe d’étude1 organisé par Jean Ménéchal sur le thème de « Spatiopathies et sujets en errance urbaine ». Je reprends ce terme qui permet de mieux me centrer sur les personnes et la manière dont elles vivent subjectivement leur errance plutôt que de mettre au premier plan le domicile ou ce qui leur fait défaut.

Au contact de cette population, la désubjectivation (désocialisation) et l’exclusion subie ou observée ne laissent pas indifférent. Quel que soit le coté de la barrière où l’on se trouve, les effets de l’exclusion renvoient aux figures de l’étranger, de l’étrangeté ou de l’intrus. De l’extérieur, la vision de ces états donne lieu à un mouvement de recul. Paradoxalement, l’exclusion exerce également une certaine fascination. En effet, il s’agit souvent d’une vision repoussante, « monstration2 » donc de la part des exclus, d’une scène incontournable dont l’observateur cherche pourtant à détourner aussitôt le regard. Ces deux mouvements traversent en permanence ce travail.

Les axes que je vais explorer relèvent du fonctionnement intrapsychique dont les relations intersubjectives sont révélatrices. La difficulté d'être au monde des SEU s'exprimerait par l'incapacité de s'habiter eux-mêmes et d'habiter la cité. A défaut d'une continuité de lieu psychique et corporel, ces sujets utiliseraient les voies sensorielles et perceptives pour exister et établir une forme de continuité Au plan de la dynamique relationnelle, l'autre, que les SEU côtoient, serait mis dans la contrainte de leur retourner quelque chose leur permettant de maintenir un espace psychique et corporel. En ce sens, les errants se trouvent en position de ce que nous désignons par le terme « d’exclusion par la négativité ». L'errance, à ce titre, servirait de support de ce mode de présence à l'autre. Si la perte d’une continuité figure dans l’expérience de beaucoup, on s’interroge sur ce qui les « fixe » quelque part ou sur ce qui reste « constant » pour eux. Je vais m’attacher à comprendre ce qui fait contour à leurs objets et à leurs investissements permettant de différencier l’intérieur de ce qui est à l’extérieur. L’investissement ou le rejet du dispositif par les SEU offre un moyen privilégié d’appréhender ce qui fait ou non, pour eux, les caractéristiques et les « qualités » de ce dispositif et qui constitue un « lieu ». Le dispositif, comme je l’entends, inclut le lieu d'accueil mais aussi l'appareillage psychique qui le constitue comme topique psychique où s’organise l’accompagnement de ces personnes. Je précise que ce qui fait office de lieu peut se situer à l’intérieur ou à l’extérieur. Le dispositif inclut également les personnes, les objets, des médiations attachés au lieu.

Pour mener à bien cette démarche je vais m’appuyer sur deux expériences utilisant la photographie qui représente le visage de ces personnes, parfois leurs objets ou leurs lieux. En effet, la photographie est une trace du sujet qui laisse une image chez autrui.Son introduction dans deux dispositifs distincts sera développée au cours de ce travail. Je ferai référence au terme « objet-photo » à certaines reprises pour le distinguer du terme de photo qui est interchangeable avec celui de photographie qui, elle, désigne aussi bien l’image que la technique et l’activité par lesquelles l’image est obtenue. Le sens attribué au terme d’ « objet » ou de « relation d’objet », vise à prendre en considération, comme le fait J. Laplanche (1967, p.291 et p.404-405), l’expérience de la relation du sujet avec la subjectivité de l’objet. Ce qui est introjecté avec l’objet ce sont les qualités et les relations qui appartiennent à cet objet, ainsi que le lien à l’objet animé de sa propre vie psychique.

Je n’ai pas été à l’origine de l’introduction de la photographie au sein de ces deux dispositifs. Elle était tout simplement présente, répondant dans chaque lieu, à des objectifs différents. Ce n’est que dans l’après-coup que je m’en suis saisi dans cette recherche et je vais démontrer en quoi ce travail avec la photo vient illustrer certains aspects de la problématique psychique des SEU.

Le Lieu A : l'exposition de portraits de SEU dans un lieu d’accueil et d’écoute

Au Lieu A, petite ville, préfecture de Rhône-Alpes, des portraits photographiques de SEU fréquentant ce lieu d’écoute ou rencontrés à l’extérieur, étaient exposés dans la salle d’accueil principale, avec l’autorisation des personnes photographiées.

Le Lieu B : le documentaire photographique :

Au Lieu B., dans un Centre d’Hébergement et d’Orientation de Lyon, j'ai réalisé avec une photographe un diaporama destiné à être projeté lors de l’assemblée générale prévue pour le cinquantenaire du foyer. Dans ce contexte, un lien avait déjà été tissé avec les personnes. Celles-ci représentées sur ces clichés, avaient accepté d’être photographiées, à l’extérieur ou dans leur lieu de vie, lors de rencontres spontanées ou durant un entretien concernant leur mode d'hébergement.

Quant à l’introduction de la photographie dans cette recherche, je l’envisagerai sous l’angle d’une intuition clinicienne qui pressent que les qualités des photographies méritent d’être interrogées et explorées. Ce ne sont pas eux, les SEU qui sont les photographes, mais ils sont ici des sujets photographiés. D’une part, j’ai voulu explorer ce que représente pour les personnes le fait de leur restituer une certaine image d’eux-mêmes. D’autre part, je me suis saisie de l’activité photographique avec les SEU en lien avec des aspects d’immobilité et de continuité à l’œuvre dans leur fonctionnement psychique – fonctionnement par ailleurs observable au travers des dispositifs.

Dans le Lieu A comme dans le B, certaines personnes ont refusé de se laisser photographier. Il est évident que l’observation de ces deux expériences autour de la photo a été rendue possible grâce aux différents éléments que ces dispositifs d’accueil avaient déjà mis en place : on n’approche pas les errants sur leur lieux de vie sans être intrusif, et il est nécessaire que ces dispositifs, dont ils ont fait une certaine expérience, aient déjà créé quelque chose d’assez sécurisant pour qu’il soit possible de demander aux SEU l’autorisation de les photographier. La photographie n’est pas l’objet principal, mais constitue un des objets des dispositifs qui, en appui sur un ensemble d’éléments facilitateurs de la relation et du lien, permet une certaine approche de ces personnes – et peut-être une appréhension de leur fonctionnement psychique.

Notes
1.

Je sollicite Jean Ménéchal pour la mise en place d'une Action – Recherche (SERUPIS). Un groupe de travail d’une dizaine de personnes se réunit ainsi une fois par mois et pendant 1 an et demi (de janvier 98 à juillet 99), chercheurs de Lyon 2 et des professionnels de l’équipe de terrain pluridisciplinaire du Lieu A.

2.

Néologisme du terme « monstre » et du verbe « montrer ».