1.1. La mobilisation singulière de l’espace

Nous faisons référence ici à l’espace que représente la rue et à l’utilisation qui en est faite par la population étudiée.

En appui sur quelques exemples, nous illustrerons la singularité de l'usage de cet espace pour le S.E.U. et ce, à travers des comportements qui s’y déploient, le choix des lieux et leurs fonctions. N'oublions pas, à côté de l'influence de la rue sur les types de relations qui s'y établissent, la manière dont des relations modifient cet espace.

Une approche «classique» de l'autre

Pour Jérôme, 35 ans, S.E.U., la poste est un lieu d’élection réservé à la manche, « au travail », mais aussi un site qui lui est familier car c’est dans cet établissement qu’il vient chaque mois toucher son R.M.I. Il s’agit d’un espace couvert, qui offre une protection contre les intempéries. Jérôme se tient debout dans le sas d’entrée, entre le trottoir et la grande salle où se trouvent les guichets. Sa rencontre avec les clients de la poste est inévitable, à la limite du contact physique, étant donné l’espace restreint du passage. Ainsi, il finit par y être connu de beaucoup. Faisant partie des « anciens », il est prioritaire. En effet, l’exploitation de ce secteur, réputé pour sa rentabilité, est « réglementée » par une sorte de hiérarchie et un planning. En contrepartie, l’amabilité, la politesse sont exigées. Pendant que Jérôme fait la manche, il confie son chien à un camarade.

Une approche plus excentrique

Dans une rue commerçante et touristique de la veille ville, un petit groupe de punks, âgés de 18 à 25 ans, crête colorée, vêtements déchirés…s’asseoit sous les arcades. Ils sont affalés sur les marches menant à des appartements ou à côté des étalages des commerçants. Ils sont là depuis quelques heures et s’ennuient. Leurs chiens entament un jeu de poursuite qui amuse les maîtres et les stimule davantage. Un passant qui tient son chien en laisse se trouve à proximité. Les chiens en liberté tentent d’inclure l’animal attaché dans leur jeu…aboiements des uns, cris des autres. Les punks essayent de calmer leurs animaux mais si le passant se laisse aller à une remarque désobligeante, les insultes se déclenchent.

Rien ne se passe jusqu’au moment où un des chiens va uriner au pied de l’étalage…Le commerçant proteste, ce qui déclenche l’affrontement.

Une approche théâtrale

Le Square, espace urbain central situé près de la gare et de la poste et cerné par de nombreux bars, est un point de ralliement des S.E.U. Ils ont la possibilité de s’asseoir à l’ombre, de maintenir au frais des bouteilles d’alcool dans une fontaine et d’être au premier rang pour observer ce qui se passe sur les trottoirs commerçants d’en face. Cette place est traversée et occupée également par d’autres catégories de personnes : des lyonnais qui font leurs courses, des « fêtards », des petits délinquants et des lycéens.

Du bar face au Square, les S.E.U. sont observés par les consommateurs installés sur la terrasse : les clients suivent et commentent le déroulement de leurs activités. Ainsi, cet espace, pour les S.E.U. comme pour les clients du bar, sert « à voir et à se faire voir »27. Dans ce dernier exemple, les places sont interverties : les « marginaux », en général spectateurs et commentateurs de la vie de la cité, font ici figure d'acteurs et sont objets d’intérêt, certes, mais en négatif. S'ils se mettent à des endroits où ils peuvent observer les passants, ils semblent, en même temps, prendre plaisir à se donner à voir. Par le spectacle présenté de ce qui devrait n'être montré qu'avec discrétion et réserve, nous pouvons évoquer un aspect d’exhibition. Notons qu'il n'existe pas d'exhibition sans la présence et la participation de spectateurs. Ainsi une ébauche du «couple» voyeuriste / exhibitionniste est mobilisée dans l'espace public.

Shakespeare (Hamlet, III, II) commente la manière dont les places entre spectateurs et acteurs sont parfois interverties au théâtre : « l'objet propre du théâtre, dont le but a été dès l'abord, et demeure toujours, de tenir, et pour ainsi parler, le miroir devant la nature, de montrer au bien son propre visage et au mal sa physionomie (…) » (Shakespeare cité in M.C. Hubert, 1988, p.27). Le monde évoqué par le théâtre met en cause le spectateur dans son existence même, c'est pourquoi le théâtre nous émeut. Shakespeare (Comme il vous plaira) souligne l’idée que nous jouons tous un rôle : « Le monde entier est une scène et les hommes et les femmes ne sont que des acteurs » (ibid.). Ceci confirme que l'espace public fait scène au sens d’une rencontre théâtrale.

L'utilisation faite par les S.E.U. de l'espace public comme de leur espace privé favorise l'aspect voyeuriste / exhibitionniste entre les passants et les S.E.U. En effet, avec les S.E.U., nous assistons à une confusion entre ce qui relève du domaine intime et du domaine public.

Ces personnes citées - Jérôme, le groupe des punks et les S.E.U. du Square - nous savons où les trouver, dans un créneau horaire relativement fixe. S'agit-il d'une tentative de leur part d'instaurer une permanence ou du moins quelque chose de familier par le biais d'un lieu, d'un horaire ou d'un personnage toujours au même endroit ? En effet, nos observations montrent que les S.E.U. restent de façon relativement « fixé » dans un périmètre limité et déterminé en ville. Ils utilisent l’espace d’une manière statique, et leurs trajectoires semblent laisser peu de place à l’aventure hors d’un circuit qui leur est relativement familier. Ceci nous amène à penser qu’ils n’ont pas une représentation globale de la ville mais plutôt une représentation parcellaire en référence à un lieu. Il pourrait donc exister chez cette population un mode d'occupation particulier de l'espace, basé sur une perception fragmentaire de la cité et de ses qualités et/ou ses fonctions. De même, ce type de vision pourrait se retrouver dans la représentation de leur corps : représentation parcellaire du corps ou corps fragmenté. Ainsi, se regrouper entre copains, s'agglutiner ensemble en «grappes humaines», boire tous au même goulot constituerait une tentative d'unifier ou de rassembler les fragments dispersés que nous avons évoqués plus haut.

Maintenant que nous avons donné un aperçu des diverses façons dont l'occupation de l'espace mobilise et modifie le SEU, tentons de voir comment la rue permet au S.E.U. d’exister de façon transitoire.

La rue : lieu de passage

Les lieux fréquentés par les S.E.U. sont des lieux de transit, le plus souvent ni internes, ni externes. La rue est habituellement un lieu de socialisation, à fonction transitionnelle. Si les S.E.U. fréquentent régulièrement certains espaces, la plupart des lieux investis ne leur permettent pas cependant d'y établir de liens stables. Les individus qui s'y trouvent sont des passants anonymes, en mouvement rapide, des figures instables. L'attache ne peut se faire que sur du flou ou sur du mouvant. Une personne qui réside au centre ville se souvient d'Alex à cause du lieu qu'il occupe tous les après-midi à l'entrée d'un pont. D'ailleurs nous pouvons penser qu'un des moyens pour les S.E.U. de nouer des liens consiste à être constamment visible et toujours à la même place. Marquer un espace apparaîtrait alors comme une tentative de marquer une relation.

Les points stratégiques qui canalisent et resserrent le flux des passants représentent également des sites de prédilection. Les passages, tel le pont, l'entrée de la gare, de la poste et les arcades figurent dans ce registre. Dans ces lieux de passage obligé, la rencontre est inévitable. Un espace réduit par des contraintes matérielles, des barrières contrôlant le passage délimitent le champ et exercent une fonction de contention.

Il semblerait que l’intérêt de ces lieux vient de l’adéquation de certaines de leurs caractéristiques avec le psychisme des S.E.U. Ces lieux offrent en effet plusieurs avantages. L'accès à une visibilité de la vie sociale y est assuré. La pratique de la manche n'y est pas toujours de mise. Le S.E.U. prend « appui sur » l'espace public tout en évitant de dépendre de lui. Son utilisation de la rue illustre ce paradoxe. Il peut être là, mais en situation de transit. Il stationne et, à la fois, ne fait que passer. Il est dans des lieux de passage ou de rencontre où il ne rencontre pas réellement les gens.

Notes
27.

Dans le développement psychique, la pulsion scopique ou le besoin de voir est à l'origine du désir de savoir. L'accès à la connaissance procède par expérimentation avec un environnement qui perçoit et qui renvoie à l'enfant quelque chose de son action propre.