2.3.2. Pierre Jean Olivi et l’homme spirituel

Avec Pierre Jean Olivi (1248-1298), nous pouvons voir comment les théories de Joachim sont développées par les franciscains. H. De Lubac rapporte certaines de ses expressions 212  : « le joachimisme français atteint son stade le plus élevé » ; « un grand élan au mouvement joachimite dans l’ordre franciscain » ; pour Jean Olivi, « la sixième époque du monde est marquée non par la publication d’un nouvel Evangile, mais par le renouvellement de l’Evangile du Christ sur la base de la très haute pauvreté contenue dans la règle de saint François, qui s’identifie avec l’Evangile ».

François d’Assise est en effet si différent du modèle imaginé par Joachim. Pour Olivi, François est une sorte de réapparition du Christ sur terre, mais en totale dépendance de lui : « après le Christ et sous le Christ » 213 . En fait, c’est la pensée qu’on rencontre déjà chez Bonaventure. Olivi va plus loin. Si Joachim avait identifié l’ange du sixième sceau décrit dans l’Apocalypse à un pape futur, Olivi veut y voir François, ce rénovateur de la vie du Christ, celui qui a bouleversé les âmes pour les rappeler à la simplicité première de l’Evangile, à la pauvreté, à l’humilité, enseignées et vécues par le Christ 214 .

Mais Olivi n’accuse pas formellement des idées joachimites, au contraire, il estime Joachim. L’Église catholique le condamnera lui aussi avec Joachim, notamment ses soixante propositions tirées de sa Lectura super Apocalypsim, au concile de Vienne, en 1326 215 . Il est accusé de nombreuses hérésies par certains, mais il est loué au contraire pour son orthodoxie parfaite par d’autres 216 .

En expliquant l’Apocalypse, Olivi a souhaité la possibilité d’une Église devenue plus sainte, plus soumise à l’Esprit de Dieu. Un tel souhait n’était pas hostile à l’Église de Rome. En écrivant « l’Antéchrist mystique », il ne cherche pas à deviner les traits : antipape, roi persécuteur, apostat, faux prophète, faux messie, ou même prétendu Dieu ? Il dit : « Je l’ignore ; Dieu le sait ; il me suffit de savoir qu’il sera un être de mensonge et contraire au Christ » 217 . Quant au jugement, c’est pour Olivi un jugement d’ordre moral qui concerne la Passion du Christ, qui ne cesse de se renouveler dans la passion de son Église 218 .

En ces derniers temps, tous les maux redoublent et s’accumulent : « fautes morales, erreurs philosophiques, mauvaises mœurs ecclésiastiques, décadence de l’ordre franciscain 219 ». Olivi a conscience de vivre dans ce temps de ténèbres. Il s’agit de la nécessité de l’homme spirituel. Mais dans toutes les images et les prévisions apocalyptiques, ou dans les spéculations sur les sept âges du monde, la théorie joachimite donne l’ambiguïté de sorte qu’elle soulève des arguments.

Notes
212.

Ibid., p.93-94.

213.

Ibid., p.94-95.

214.

Ibid., p.96.

215.

Ibid., p.97.

216.

Ibid., p.97. Parmi les sympathisants, il y a le saint Antonin de Florence, le père Hilaire de Milan.

217.

Ibid., p.99.

218.

Ibid., p.99-100.

219.

Citation de H. DE LUBAC, ibid., p.100.