Thomas d'Aquin (1228-1274) a mis la philosophie au service de la pensée théologique et particulièrement la philosophie d'Aristote, mais en la dépassant là où elle était historiquement conditionnée. Pour lui, l'acte de celui qui connaît a pour terme le réel, même si la connaissance n'assimile que certains aspects sensibles ou intelligibles de celui-ci. La connaissance sensible nous apporte déjà au-delà de l'apparence, un véritable contact avec le réel. Il est donc certain que son idée d’avenir était assez différente de celle de l’Evangile éternel de Joachim.
D’après Etienne Gilson, comme Bonaventure a transposé la pensée de Joachim, Thomas a transposé la pensée de Siger, disciple d’Aristote 224 . A partir de cela, nous notons, avec H. De Lubac, qu’il existe à la fois la différence et la convergence d’attitude de Bonaventure et de Thomas d’Aquin en face du joachimisme. Devant le joachimisme, la réaction des deux grands maîtres de l’époque fut donc réciproquement inverse. Thomas d’Aquin a également le souci de la tradition, mais il se trouve « renforcé par un tour d’esprit plus rationnel, plus organisateur 225 ».
Dans l’un des derniers chapitres du Contra impugnantes, Thomas traite de l’Evangile éternel. En citant Paul et Augustin, il précise d’abord que le temps, proche ou lointain, est impossible à déterminer. Et il parle des derniers temps en attaquant la doctrine joachimite :
‘Ils tombent dans la fosse qu’ils ont eux-mêmes creusée, ceux qui imputent aux autres une nouvelle doctrine qu’ils nomment Evangile du Règne, et qui donnent cet Evangile du Règne comme un signe manifeste (des derniers temps) 226 .’Il en parle encore dans sa Somme théologique, mais il remonte à la source, et cette fois il l’attaque de front :
‘Aucun état de la vie présente ne peut être plus parfait que l’état de la loi nouvelle ; rien en effet ne peut être plus proche de la fin dernière que ce qui introduit immédiatement à cette fin ; or c’est ce que fait la loi nouvelle. D’où ces mots de l’Apôtre, Hebr. 10, 9 : « Ayant donc, frères, l’assurance voulue pour l’accès au sanctuaire dans le sang du Christ, voie nouvelle qu’il a inaugurée pour nous, approchons-nous… » 227 .’Il n’y a donc que la loi évangélique, qui est appelée loi nouvelle, et cette loi nouvelle est « la grâce même du Saint-Esprit, qui est donnée aux fidèles du Christ 228 ». Il n’accorde rien à l’idée d’un parallélisme entre le déroulement temporel sous la loi ancienne et la succession des événements historiques sous la loi nouvelle. C’est la mise en forme conceptuelle avec un souci métaphysique et rationaliste. Thomas fait reproduire une interprétation courante chez les Pères 229 . Thomas dit à peu près équivalemment : « lex gratiae », « lex fidei », « lex evangelii », « lex libertatis », « les Spiritus » 230 . Il parle du mystère indépassable en assimilant d’emblée « loi évangélique » et « grâce du Saint-Esprit ».
Thomas dit que « l’Église croît dans ses énoncés dogmatiques, comme dans ses formes de vie sociale 231 », mais il repousse toute disjonction entre un temps présent de l’Église du Christ et un temps à venir d’une Église de l’Esprit. Pour lui, la figure unique et totale de l’Église s’affirme dans la conclusion de l’Apocalypse, où l’Esprit et l’Église disent d’une seule voix : « Viens, Seigneur Jésus ! ». Il s’agit toujours et du Christ, et de l’Église, et de l’Esprit.
Ibid., p.142.
Ibid., p.142.
Nous reprenons Henri DE LUBAC, ibid., p.146-147, qui renvoie à Contra impugnantes, p.3, sect. 2, c. 5. Opuscula theologica, 2, Marietti, 1954, p.105.
Nous reprenons encore Henri DE LUBAC, ibid., p.149, qui renvoie à la Somme théologique, Prima sequndae, q. 106, réponse.
Somme théologique, Prima sequndae, q. 106, art. 1.
Henri DE LUBAC, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, tome I … p.153.
Henri DE LUBAC nous renvoie à Y. CONGAR, Le sens, P 96 et 98. Voir Henri DE LUBAC, ibid., p.153.
Nous reprenons Henri DE LUBAC, ibid., p.155.