Dès que le Dragon est jeté vers la terre, une grande voix annonce. On passe de la vision (des signes) à l’écoute de la voix, qui constitue des régimes de l’énonciation dans l’Apocalypse.
Du point de vue narratif, si l’expulsion du Dragon vers la terre est une performance du programme de la guerre, une grande voix est une sanction. Du point de vue discursif, la figure de la voix articule les trois parcours : celui du salut, celui de la puissance et du règne de « notre » Dieu et celui de l’autorité de « son » Christ. C’est une mise en discours, une opération d’articulation. Il est intéressant de voir comment se nouent dans l’Apocalypse ces conditions d’énonciation.
C’est le temps du salut 409 . Une grande voix est inscrite comme un acte de l’énonciation. Elle marque une instance d’énonciation (je / ici / maintenant) 410 . C’est-à-dire, elle se détache par débrayage de la formule énoncée, et elle s’y raccorde par embrayage sur le 1er pronom personnel. Il y a donc une présentation de nouveaux acteurs dans l’énonciation :
- le Christ à partir duquel le salut advient : il appartient à Dieu en ayant son autorité.
- nos frères qui sont accusés : la dimension de la guerre s’étend plus large horizontalement. Un « je » qui parle au nom d’un « nous », entité collective, mais non définie. Cependant elle n’en est pas moins collective, car le « je » ne parle pas pour lui tout seul ni en son seul nom. Le collectif caractérise à la fois « Dieu » et « nos frères » : d’où une mise en relation des deux termes, une relation verticale (Dieu–je) et une relation horizontale (je–nous).
- l’accusateur , qui est sans doute le Dragon, est jeté : celui qui a menacé l’enfant, il accuse cette fois les frères. Le texte établit ainsi un lien entre la figure du Dragon dans la vision et celle de l’accusateur dans la voix. Ce sont les deux plans figuratifs (pratique et cognitif) qui sont articulés par le déploiement narratif : celui de l’hostilité contre l’enfant et la Femme, celui de l’accusation contre les frères. À partir de ces deux parcours figuratifs, le texte définit le rôle thématique du Dragon comme l’adversaire contre l’humanité et Dieu à qui l’humanité appartient. Dans tous les deux cas, l’entreprise de cet adversaire est conclue par l’expulsion du ciel : il est jeté. Le salut est là dès maintenant.
À partir de l’expulsion de l’adversaire, on passe du côté du sujet : « j’entendis une grande voix ». C’est le passage d’une vision à la voix dans laquelle un sujet parlant surgit. À propos de la fonction ou du statut de la voix, la question se pose : comment la voix reprend ce qui a été dit et comment elle l’interprète. C’est « une grande voix » : elle est grande comme était le signe. Deux grands signes à voir, une grande voix à entendre, ce sont deux signifiants complémentaires.
Une grande voix qui vient du ciel, elle fait référence à l’audition. Il s’agit de l’articulation de la vision et de la voix : voir et entendre, ce sont les éléments sensibles. La voix (v.10-12) donne une interprétation sur la scène précédente (v.1-9) et ouvre une autre scène qui se passe sur la terre (v.13-18).
Ce n’est pas la première fois que la parole sert à donner le sens d’une vision. Comme nous avons remarqué plus haut, la vision et la parole travaillent ensemble dans la révélation, elles sont étroitement articulées l’une avec l’autre 411 . Il s’agit du fonctionnement sémiotique des formes énonciatives (vision / parole), et de la manière dont cela peut caractériser le discours de l’Apocalypse : il s’agit d’une part de la véridiction, d’autre part, de l’énonciation.
Ici, la voix donne d’abord une véridiction de l’expulsion, mais elle l’interprète : à partir de l’expulsion de l’accusateur, elle annonce le salut, la puissance et le règne de Dieu et l’autorité de son Christ. Le discours de la voix recatégorise la figure de la vision. C’est une mise en discours de la voix : entre la vision et la voix, on passe alors du narratif au discursif (ou énonciatif).
Ce n’est donc pas seulement l’articulation, mais la rupture entre deux grands signes à voir (événement raconté) et une grande voix à écouter (événement rapporté).Ils sont les événements dans le ciel : il y a correspondance au niveau du récit, mais il y a l’autre instance d’énonciation au niveau figuratif. C’est une reprise de la vision dans la voix (il fut jeté), mais ça se passe différemment. Il s’agit de deux dispositifs sémiotiques :
1) Le dispositif narratif, visible : signes apparus
2) Le dispositif discursif, énonciatif, visuel : figures mises en discours
A quoi l’écart entre la vision et la voix sert-il ? Pour quoi la voix est-elle encore nécessaire après la vision ? La figure de la voix s’inscrit pour sa part sur un autre registre, le discursif (ou l’énonciatif). Il ne s’agit pas d’une simple reprise ou d’un ajout, il s’agit plutôt d’un parcours figuratif ou d’un accomplissement des figures. Le texte s’adresse ainsi à la position du lecteur énonciataire.
L’expulsion de l’adversaire est redéfinie par « le salut et la puissance et le règne de notre Dieu et l’autorité de son Christ » en discours, mais cette fois-ci, Dieu est « notre » Dieu. Celui qui est jeté, il n’est pas simplement le Dragon, mais l’accusateur de « nos » frères. Le Dragon et l’accusateur sont coréférentiels, mais ils ont des isotopies différentes. Il y a bien une focalisation nouvelle de l’énonciation, puisque les acteurs de la scène vue sont interprétés comme les acteurs de « notre » histoire. C’est un phénomène de ré-embrayage du système figuratif avec des effets de véridiction. Voici le schéma de la relation définie dans l’énonciation :
C’est le temps du salut, le temps de la communion entre Dieu, le Christ et les frères : ils sont unis en « nous ». L’accusateur n’est que l’adversaire qui essaie de déranger cette communion dans laquelle il y a la puissance et le règne de Dieu et l’autorité du Christ 412 . La position de l’accusateur rejoindra « un court temps » qui reste pour le Diable sur la terre (v. 12).
Pour le linguiste Benveniste, la temporalité dépasse un cadre inné de la pensée ou une dimension chronologique : « Elle est produite en réalité dans et par l’énonciation. De l’énonciation procède l’instauration de la catégorie du présent, et de la catégorie du présent naît la catégorie du temps. Le présent est proprement la source du temps. Il est cette présence au monde que l’acte d’énonciation rend seul possible, car, qu’on veuille bien y réfléchir, l’homme ne dispose d’aucun autre moyen de vivre le maintenant et de le faire actuel que de le réaliser par l’insertion du discours dans le monde». Voir E. BENVENISTE, Problèmes de Linguistique Générale, II, Gallimard, 1974, p.83.
Benveniste l’a définie pour désigner l’acte de parole comme « une présence » à partir des « indices d’énonciation ».
L’association parole / vision est très présente dans la Bible, ce serait un gros travail de faire l’analyse de détail.
Si l’autorité du Christ renvoie au titre de Jésus en tant que Fils de Dieu, il est remarquable que le Diable reconnaît toujours le Fils de Dieu à son expulsion dans la Bible. Par exemple, le démon gérasénien le reconnaît aussi à son expulsion : « Voyant Jésus, il poussa des cris, se jeta à ses pieds et, d’une voix forte, il dit : Que me veux-tu, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ? Je t’en prie, ne me tourmente pas. » (Lc 8, 28 ; cf. Mt 8, 29 ; Mc 5, 6-7). Il s’agit toujours de l’histoire de la délivrance, du salut de Dieu.