2.1.1. La lettre destinée à l’Eglise de Thyatire

Le destinateur est « le Fils de Dieu, celui dont les yeux sont comme une flamme ardente et les pieds semblables à du bronze précieux » (2, 18). Il n’est pas mentionné dans la vision qui est celle de « quelqu’un qui semblait un fils d’homme » (1, 13). Mais c’est le même « Je » qui ordonne d’écrire la vision (1, 18-19) et qui parle dans cette lettre. Il s’agit de l’articulation entre le parcours d’un fils d’homme dans la vision et le parcours du Fils de Dieu dans la lettre.

Le destinataire est « l’Église qui est à Thyatire » dont le problème est l’idolâtrie. Dans le parcours figuratif de l’Église « idolâtre », il y a les isotopies de la prostitution, de l’alimentation des viandes sacrifiées aux idoles (2, 20). Si le problème de Pergame est également l’idolâtrie dans une affaire de doctrine («    » en 2, 14), celui de Thyatire est surtout une affaire d’œuvres («     » en 2, 22.23) 431 .

À Thyatire, il y a les effets (enfants) de la prostitution dont la référence première et unique est l’idolâtrie. Il s’agit d’une sorte d’engendrement qui vient des actions d’idolâtrie sous la métaphore des accouplements adultères. Il s’agit d’une multiplication humaine qui est loin du principe de filiation.

C’est sans doute pour cette raison que le destinateur se présente comme « le Fils de Dieu » dès le début de la lettre et évoque « mon Père » à la fin de la lettre (2, 28). L’idolâtrie est l’anti-programme de cette filiation. Le principe de filiation ne doit se référer qu’à un rapport Père-Fils en Dieu, qui est l’unique destinateur de la vie : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, celui qui est, qui était et qui vient, le Tout-Puissant » (1, 8 ; 21, 6).

Narrativement, il s’agit de la transformation de l’Église de l’idolâtrie à la filiation. La compétence pour cette performance est le discernement et la fidélité, puisque le destinateur demande à ne pas apprendre les secrets profonds de Satan et à tenir fermement jusqu’à ce qu’il vienne (2, 25). Discursivement, il y a donc une tension, une temporalité : temps de l’absence vs temps de la présence. La condition du discernement et de la fidélité est subordonnée dans une temporalité hétéronome : elle est destinée vers la venue du Fils de Dieu et non pas achevée par l’obtention d’une compétence demandée.

La lettre se termine par le souhait suivant : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Églises » (2, 29). C’est une expansion du destinataire : de l’Église de Thyatire aux Églises au pluriel. La lettre articule la singularité et l’universalité.

Or, ce qui est le plus frappant, c’est l’écho figuratif avec les traits retenus du destinateur : les yeux et les pieds. Alors que ce sont les oreilles qui sont évoquées chez le destinataire. Il s’agit des figures corporelles dont nous allons retrouver aisément dans l’Apocalypse. Nous aurons l’occasion d’en parler plus tard.

Notes
431.

François MARTIN, op. cit., p.83. L’auteur fait l’hypothèse que le risque de l’idolâtrie de Thyatire est dans le processus d’engendrement ou de sexe, plus que dans celui de la nourriture ou de la bouche. Voir ibid., p.101.