3.1.2. Manger et boire

L’alimentation est nécessaire à la vie autant que le vêtement. Mais il y a plus dans notre texte, car « manger » et « boire » ne sont pas identifiables à ce que l’on mange et boit habituellement. La mise en discours outrepasse l’épisode. À la figure de l’idolâtrie, le texte articule d’abord deux actions, la prostitution et l’ivresse : la Prostituée boit avec excès le sang des saints et le sang des témoins de Jésus ; ceux qui sont associés à la Prostituée, ils boivent aussi avec elle, comme la fausse prophétesse Jézabel induit à manger des viandes sacrifiées aux idoles (Ap. 2).

Leur alimentation ne se fait pas pour la vie. Il s’agit plutôt de la mort : 1) parce que la Prostituée est ivre de la mort (du sang des saints et des témoins de Jésus) et à sa suite, tout le monde (les rois de la terre, les habitants de la terre) s’en est enivré ; 2) parce que l’ingestion des viandes concerne la mort : faire manger des viandes sacrifiées aux idoles, est un acte du sacrifice qui a valeur d’idolâtrie.

En effet, tous ces aspects de l’alimentation montrent l’oralité négative qui caractérise l’entreprise de ce qui est animal : le Dragon voulait « dévorer » (12, 4), la Bête et les cornes vont « manger » les chairs de la Prostituée (17, 16). Toutes ces figures de l’alimentation exhalent l’odeur de la mort : ils sont repus de la mort. Reste le problème de l’objet de manger : que mangent-ils.

C’est l’alimentation de la parole qui est opposée aux cas précédents dans l’Apocalypse. Un livre est donné à la bouche de Jean, ce n’est pas simplement le livre sous les yeux, mais le livre « à prendre » et « à manger » dans le corps entier (Ap.10). Il s’agit de manifester les effets d’un passage de l’écriture dans le corps : « Il te remplira les entrailles d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel » (10, 9). Dans ce cas, l’alimentation est la parole qui fait passer la mort dans le corps. C’est la corporéité, l’incorporation de la parole.

À partir de la figure du repas des noces de l’Agneau, le texte touche le corps du sujet de l’énonciation. Le texte ne donne pas le détail de l’alimentation au repas des noces de l’Agneau, mais les invités y sont dans leurs propres corps participant à la joie du festin. Il s’agit encore du passage du figuratif au figural, du signifiant à l’horizon de discours.