2.2. Le tournant du figuratif

Dans la recherche sémiotique sur les textes bibliques, le tournant théorique et méthodologique s’est opéré en effet dès qu’il s’agissait de rendre compte l’organisation figurative des textes. Comme le dit L. Panier, cela s’est fait concrètement dans l’étude des récits paraboles, à laquelle Greimas lui-même avait encouragé les sémioticiens du CADIR 503 et dans l’étude des épîtres du Nouveau Testament pour lesquelles l’usage de la grammaire narrative paraissait délicat 504 . Ils ont remarqué ainsi la dimension figurative du processus signifiant : la structure globale du corpus biblique engage une organisation figurative ; la signification est le parcours qui conduit de la figure à son accomplissement 505 .

Le figuratif chez Greimas est effectivement saisi dans le parcours génératif, dans « une relation structurale particulière qui recouvre la distance entre le niveau abstrait et le niveau figuratif du discours 506  ». C’est donc la notion d’écart ou de différence qui est à retenir plus particulièrement. En se situant en deçà des signes constitués, la figure fait aborder les structures de signification à partir d’une dissociation du signe, d’une distinction entre le figuratif et le thématique. La figure demande donc de prendre de la distance par rapport à une réalité qu’elle manifeste dans le texte.

S’agissant de l’organisation figurative des textes, la notion du figuratif n’appartient pas à la sémiotique narrative, au sens de « composante narrative » du parcours génératif. Reprenons dans les termes de L. Panier :

‘Dans la logique du programme génératif de Greimas, les grandeurs figuratives constituent la composante discursive qui vient prendre en charge, en vue de leur manifestation, les articulations narratives. Mis en forme, articulé selon la logique narrative, le contenu du texte est pris en charge, assumé par le niveau discursif que Greimas décomposait en plan syntaxique (ou figuratif) et plan sémantique (ou thématique). Dans cette perspective, le figuratif risque toujours d’être réduit au rôle de concrétisation (ou illustration) de thèmes ou de valeurs préalablement articulés aux niveaux les plus profonds du parcours génératif. L’analyse des textes consiste à franchir ce niveau figuratif pour comprendre de quelles structures profondes il est la manifestation 507 . ’

Si, dans les contes, le texte se caractérise par des isotopies figuratives sur lesquelles on observe les transformations narratives, les textes bibliques présentent une grande complexité de ces plans de signification et des relations qu’ils entretiennent entre eux. Les textes bibliques portent la consistance du figuratif et la modalité particulière d’articulation du sens qu’est le discours. Il s’agit alors de mettre en place les conditions d’une sémiotique discursive.

Dans le récit de guérison d’une femme courbée en Luc 13, 10 par exemple, l’isotopie « guérir » est transposée et transformée par l’autre registre : « sauver » 508 . Il se produit un écart figuratif entre deux configurations discursives : celle de la maladie comme « infirmité » et celle de la maladie comme « entrave » ; c’est Jésus qui introduit cette dernière dans son énonciation alors que la première est prise en charge par l’événement raconté. L’ensemble du texte est tissé ainsi des figuratifs distincts sans correspondance thématique entre eux. La configuration du « lien » (lier/délier) conditionne au texte une apparition du sens et renvoie à la mise en œuvre de la langue dans le discours.

Les récits bibliques ne se réduisent pas à la structure narrative et le niveau figuratif qu’ils développent ne consiste pas à illustrer une thématique abstraite qui en serait le propos véritable. C’est l’organisation figurative comme telle qui fait sens dans ces récits et elle renvoie non pas à un plan sémantique plus profond, mais à l’instance énonciative que présuppose cette organisation figurative. Le statut du figuratif est donc indissociable de celui de l’énonciation.

La réflexion du CADIR s’est développée dans cette ligne problématique et elle rejoint les travaux de J. Geninasca 509 . Il s’agit d’une orientation de la recherche vers une sémiotique discursive qui étudie la mise en discours des figures et développe une théorie de l’énonciation et de son sujet dans l’acte de lecture.

Avant de développer plus tard le rapport entre le figuratif et l’énonciatif, retenons pour l’instant que cette notion du figuratif est différente à celle de la sémiotique narrative. Elle n’est ni celle de la rhétorique (les « figures » ou « tropes ») ou de l'herméneutique (le « sens figuré » d’un mot ou d’une expression détourné de son « sens propre »), ni peut-être celle de la tendance phénoménologique de la sémiotique actuelle (figuratif allant avec « sensible » et « perception »). Une sémiotique du « figuratif » ou de l’énonciation va reprendre ces différents aspects

Notes
503.

Louis PANIER, « La sémiotique et les études bibliques »…P.370, qui nous renvoie aux contributions de A.-J. GREIMAS dans Groupe d’Entrevernes, Signes et Paraboles. Sémiotique et Texte évangélique, Paris, Seuil, 1977 et dans CADIR (éd. L. Panier), Le temps de la lecture. Exégèse biblique et sémiotique, Paris Cerf, 1993 ; I. ALMEIDA, L’opérativité sémantique des récits-paraboles, Louvain-Paris, Peeters-Cerf, 1978 ; J. DELORME (éd.), Parole, Figure, Parabole, Recherches autour du Discours parabolique, Lyon, PUL, 1987 ; J. DELORME (éd.), Les paraboles évangéliques. Perspectives nouvelles, Paris, Cerf, 1989.

504.

Louis PANIER, art. cit., qui nous renvoie encore à J. DELORME, « Une pratique de lecture et d’analyse des lettres du Nouveau Testament dans CADIR », Les Lettres dans la Bible et dans la Littérature (éd. L. Panier), Paris, Cerf, 1999, p.15-44.

505.

À côté de cette remarque sémiotique, Paul Ricœur qui s’est spécialisé dans l’herméneutique philosophique, insiste sur la dimension transcendante du langage biblique. D’après lui, le langage biblique est un exemple du langage poétique, parce qu’il provoque une « refiguration du réel », une expérience figurative. Voir Paul RICŒUR, « la spécificité du langage religieux », Herméneutique biblique, Présentation et traduction par François-Xavier AMHERDT, Paris, Cerf, 2005. Afin d’en rendre compte, Ricœur se réfère lui-même à Ian T. RAMSEY, Religious Language, London, SCM Press LTD, 1957.

506.

A.J. GREIMAS, J. COURTÉS, « Figure », Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage.

507.

Louis PANIER, « Approche sémiotique de la Bible : de la description structurale des textes à l’acte de lecture »… p.208.

508.

Pour l’analyse sémiotique de ce récit, on peut lire Louis PANIER, « Discours et figures dans le récit. Dispositifs paraboliques et énonciatifs dans des séquences narratives », Sémiotique et Bible, n°118, Juin 2005, p.22-27.

509.

Louis PANIER, « Approche sémiotique de la Bible : de la description structurale des textes à l’acte de lecture »… p.208, qui nous renvoie à J. GENINASCA, La parole littéraire, Paris, PUF, 1997 ; nous signalons aussi Jacques GENINASCA, « Du texte au discours littéraire et à son sujet », Nouveaux Actes Sémiotiques, n°10-11, PULIM, Université de Limoges, 1990.