La pratique de sémiotique des textes bibliques a conduit à abandonner l’illusion de la grammaire narrative qui ne sert pas le travail de lecture. Elle s’insère désormais dans une opération de lecture et d’interprétation comme telle. La méthodologie sémiotique s’est développée alors en direction d’une « analyse discursive » qui considère le texte comme discours.
C’est l’approche immanente qui a permis de renouveler la lecture de la Bible et d’aborder de façon nouvelle des interprétations spirituelles chez les Pères de l’Eglise, telles que nous avons remarqué dans notre première partie. Sans arrêter dans la lettre et dans l’histoire, elle oblige à suivre l’esprit dans le texte, tel qu’il est considéré comme la manifestation d’une totalité signifiante. Le texte est à prendre comme le monument à visiter, le monument de la parole et du langage. Le texte a pour fonction de proposer les conditions de la signification.
Ainsi reformulé, le principe de l’immanence oriente la sémiotique vers la lecture et l’interprétation, et vers les conditions de la construction du texte comme totalité signifiante. Un sujet de la parole est convoqué par le langage mis en œuvre dans le texte et sa lecture. Le texte est à lire, et le lecteur fait partie de leur condition sémiotique. Le principe d’immanence nous conduit ainsi vers une sémiotique de l’énonciation dans laquelle il est nécessaire de réfléchir sur le discours et son sujet 518 . Comme nous l’avons déjà souligné plus haut, cette sémiotique du sujet n’a aucun rapport avec la subjectivité psychologique. Elle est plutôt impersonnelle, parce qu’elle réagit parfois contre l’énonciation individuelle 519 .
La notion de l’énonciation ne se réduit pas à l’acte de dire ou d’écrire qui se situe avant et en dehors de l’énoncé. On ne peut pas saisir immédiatement l’énonciation comme telle dans l’énoncé. Citons la définition de J. Delorme :
‘Sous cet aspect, l’énonciation n’est pas manifestée comme telle dans l’énoncé et ne peut l’être. Toutes les représentations d’un acte de dire (« Jésus disait à ses disciple »…) ou d’écrire (Gal 6, 1…), toutes les apparitions d’un « Je » ou d’un « Tu » dans l’énoncé renvoient à des actes et à des personnes historiques (portée référentielle) qui deviennent dans le discours des figures parmi d’autres, dont l’articulation implique une instance d’énonciation interne qu’elles ne manifestent pas. C’est pourquoi nous distinguons « l’énonciation non énoncée » et « l’énonciation énoncée », i.e. signalée de quelque manière dans l’énoncé 520 . ’Pour ne pas confondre avec l’auteur et le lecteur impliqués, les sémioticiens préfèrent parler d’une instance d’énonciation qui contient une relation entre deux pôles d’énonciateur et d’énonciataire 521 . Tout énoncé suppose une instance d’énonciation, un acte d’énonciation, et la relation entre énonciateur et énonciataire se construit par le discours et reste comme lui virtuelle dans le texte. La force de la parole dépasse la conscience quoiqu’il soit de l’écrivain ou du lecteur. Si nous osons dire, c’est quelque chose de l’Esprit dont Origène et Augustin ont parlé dans la lecture spirituelle. Dans cette perspective, l’écriture est une marque ou une trace de la parole dans l’enchaînement des figures qui fait surgir un sujet d’énonciation.
Tout texte (énoncé) biblique comme tout autre texte, présuppose ainsi une énonciation. Il y a donc une instance d’énonciation, une position à partir de laquelle les éléments narratifs, figuratifs et thématiques sont disposés. Mais cette instance et cet acte ne sont pas directement observables dans le texte, on peut seulement observer dans le texte un jeu des sujets de la parole, jeu complexe de débrayages et d’embrayages énonciatifs (prises de parole, échanges, discours rapportés, etc). L’analyse sémiotique de l’énonciation consiste ainsi à relever dans le texte cet axe énonciatif, jeu complexe énonciatif.
Cette dimension énonciative montre qu’acteur, temps et espace s’écoulent de l’ancrage du texte dans son énonciation. Si l’auteur comme énonciateur potentiel se tient dans un « lieu qu’on peut appeler l’ego hic et nunc 522 » (je, ici, maintenant), l’écriture d’un texte lui impose d’avoir recours à des acteurs, des espaces et des temps, c’est-à-dire à des « non je », des « non ici », des « non maintenant ». Le texte ne conserve en lui rien d’un auteur, il garde par contre nécessairement la trace de l’acte énonciatif. On parle de « l’énonciation énonçante », ou principale pour désigner cet acte et cette instance présupposés par le discours énoncé. On distinguera cette énonciation principale de « l’énonciation énoncée ».
C’est pourquoi, l’énonciation ne doit pas être confondue avec la communication du message entre un émetteur (locuteur, auteur) et un récepteur (auditeur, lecteur), mais elle doit être envisagée du côté des conditions de structuration du sens dans le texte. Appréhender le texte comme un énoncé, c’est reconnaître des structures actorielles, temporelles et spatiales qui attestent de son énonciation et l’y relient.
Ce sont les « grandeurs figuratives » qui constituent la composante discursive qui vient prendre en charge, en vue de leur manifestation, les articulations narratives. Sans laisser le figuratif à la réduction au rôle de concrétisation thématique, il est problème de franchir ce niveau figuratif pour comprendre de quelles structures profondes il est la manifestation. Il faut donc bien savoir situer l’analyse narrative, mais faire l’attention au niveau discursif, aux parcours figuratifs 523 . Dans le cadre du CADIR, cela s’est fait concrètement dans l’étude des récits de parabole et des épîtres du Nouveau Testament pour lesquelles l’usage de la grammaire narrative paraissait délicat 524 .
Dès lors l’énonciation immanente du texte devient importante, mais elle est inaccessible autrement que comme une trace. Cette trace attribue au texte l’horizon inaccessible de son sens : « un sujet d’énonciation qui n’est pas représentable et dont témoignent la sélection et l’articulation des signifiants inscrits dans la matière de l’écriture 525 ». La signification ne s’inscrit plus désormais dans les structures immanentes, mais dans l’instance d’énonciation.
À ce propos, voir Louis PANIER, « Approche sémiotique de la Bible : de la description structurale des textes à l’acte de lecture » et « La sémiotique et les études bibliques », qui nous renvoient aux travaux de J.-C. COQUET : Le discours et son sujet, vol. 1 et 2, Paris, Klincksieck, 1984, 1985 ; La quête du sens, Paris, PUF, 1997. Voir également Jacques GENINASCA, « Du texte au discours littéraire et à son sujet », Nouveaux Actes Sémiotique, n°10-11, PULIM, Université de Limoges, 1990.
Denis BERTRAND, Précis de Sémiotique littéraire… p.56.
Jean DELORME, « La sémiotique littéraire interrogée par la Bible (2) », Sémiotique et Bible, n°103, Septembre 2001, p.4.
Ibid., p.4.
A.-J. GREIMAS – J. COURTES, « énonciation », Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage … p.127.
La question pour nous n’est pas de rejeter l’analyse narrative, mais de la situer par rapport aux autres niveaux, et de prendre des distances par rapport à la théorie du parcours génératif.
VoirGroupe d’Entrevernes, Signes et Paraboles. Sémiotique et Texte évangélique ; Louis PANIER (dir.), Le temps de la lecture. Exégèse biblique et sémiotique, Paris Cerf, 1993. Sur le discours parabolique, l’auteur signale aussi I. ALMEIDA, L’opérativité sémantique des récits-paraboles, Louvain-Paris, Peeters-Cerf, 1978 ; J. DELORME, Parole, Figure, Parabole, Recherches autour du Discours parabolique, Lyon, PUL, 1987 ; J. DELOMRE , Les paraboles évangéliques. Perspectives nouvelles, Paris, Cerf, 1989 ; J. DELORME, « Une pratique de lecture et d’analyse des lettres du Nouveau Testament », Les Lettres dans la Bible et dans la Littérature, (dir. L. Panier), Paris, Cerf, 1999, p. 15-44 ; Jean DELORME, « La sémiotique littéraire interrogée par la Bible », Sémiotique et Bible, n°102, Juin 2001 ; Louis PANIER, « La sémiotique et les études biblique ».
Jean DELORME, « Sémiotique », Dictionnaire de la Bible, t. XII, col. 281-333.