Le modèle évolutionnaire de 1964

Le modèle proposé par Winter se voulait général. Il définissait tous les états du monde possibles « x » comme la liste (et toutes les combinaisons possibles) de tous les états possibles de firmes « fj » et d’états de l’environnement extérieur « w » :

x = (fj,…,fm, w) j = 1, …, m 209

Les firmes collectent de l’information (« y ») sur l’état du monde. Cette information ne reflète pas identiquement ce que l’état du monde serait « réellement », car chaque firme a une façon particulière de collecter cette information, appelée sa « structure d’information ».

Ce choix de modélisation est significatif : il indique que la dynamique décrite est culturelle et sans équivalent biologique. En effet, l’introduction d’une structure d’information signifie que l’environnement n’agit pas comme une contrainte physique immédiate sur les firmes ; il est comme « filtré » par la représentation mentale qu’en ont les entrepreneurs, laquelle détermine l’étendue de leurs choix. On pense ici à Penrose qui, soucieuse de construire une théorie de la croissance de la firme affranchie du déterminisme biologique et donnant toute sa place à l’« intentionnalité » du comportement des entrepreneurs, avait elle aussi supposé que leurs interactions avec leur environnement était filtrée par un « horizon intellectuel » (voir supra, p. 154 et Penrose, 1959, p. 42).

La structure d’information de la firme j est représentée par une fonction « j » :

yj = j (x)

Les firmes j prennent alors des décisions (« aj ») en fonction (notée « j ») de l’information qu’elles ont collectée (« yj »), et de leur propre état (« fj »). La forme de cette fonction « j » traduit la règle d’action (rule of action) des firmes :

aj = j (yj, fj)

Winter définit alors la forme organisationnelle de la firme j comme la paire ordonnée des deux formes fonctionnelles que sont la règle d’action « j » et la structure d’information « j ». Cet exercice de formalisation permettait de définir deux équations aux différences retraçant les changements de l’état du monde à travers le temps et distinguant l’influence de l’environnement (« w ») de l’action des firmes (« a ») sur les états du monde successifs :

xt+1 = w (wt, at, t)

ft+1 = f (xt, at, t)

Ici, il convient de s’interroger sur la signification de ce recours à un système d’équations aux différences, car c’est un type de modélisation dont nous avons vu en première partie qu’il est central dans les rapprochements substantiels entre économie et biologie, via la métaphore de la dynamique. Notons simplement que les arguments des fonctions ne sont pas des individus ; il ne s’agit donc pas d’un modèle d’évolution démographique, qui traduirait un emprunt aux modèles de biologie des populations à la Lotka‑Volterra. Au contraire, la liste des arguments comprend une variable « a » qui exprime deux faits strictement culturels, sans analogue en biologie : une structure d’information (avec une interprétation possiblement sémantique, et non physique) et une règle d’action, elle aussi laissée non spécifiée.

La distinction entre firme et forme organisationnelle montre que Winter avait perçu la difficulté de discuter de la « survie économique » de la firme sur la base d’une stricte sélection naturelle quand la firme n’est pas un organisme biologique mais une entité culturelle, définie juridiquement. Ainsi, il précisait qu’il fallait distinguer la survie d’une firme de la viabilité de la forme organisationnelle qu’elle représentait. Une firme pouvait survivre ou disparaître en raison d’incidents conjoncturels (transient failures) ou d’une modification de son identité juridique, sans que cela ne préjuge de la viabilité de la forme organisationnelle sous‑jacente (Winter, 1964a, pp. 247‑248) 210 .

Winter notait que la reconnaissance de cette double nature de la firme rendait justice à la critique de Penrose qui considérait que la firme n’avait pas de « matériau héréditaire » (semblable à l’ADN pour les organismes vivants) sur lequel la sélection s’exercerait (Penrose, 1952, p. 808 ; Winter, 1964a, p. 250n), et qui soulignait l’influence des décisions humaines et l’impact des agencements institutionnels sur le destin de la firme. Cependant, dans la suite de l’article, Winter supposait que le destin des firmes et des formes organisationnelles étaient liés, car « l’introduction de cette complication signifierait généralement que le modèle n’offrirait que peu de conclusions qualitatives », (Winter, 1964a, p. 249).

En dépit de ses limites, le modèle s’affranchissait de deux hypothèses restrictives de la théorie néoclassique de la firme : il ne fait pas apparaître de fonction de production et ne posait aucune hypothèse sur les déterminants de la décision (pas d’hypothèse de maximisation du profit). Ce degré de généralité était maintenu lorsque Winter spécifiait le modèle pour aboutir à la définition d’un « équilibre de sélection » (selection equilibrium) 211 .

L’examen de ce modèle permettait à Winter de réévaluer le soutien que la sélection économique apportait éventuellement aux conclusions principales de l’analyse marginale. Certes, les firmes survivantes étaient celles qui pouvaient fixer leur production au minimum de leur coût total moyen. Mais rien ne permettait de discriminer entre une firme qui atteindrait ce résultat en raison d’un comportement maximisateur et une firme qui appliquerait une simple règle empirique et atteindrait ce montant de production par hasard (Winter, 1964a, pp. 256‑257). Le processus de sélection laisserait donc ouverte la possibilité d’une coexistence de firmes maximisatrices et non maximisatrices à l’équilibre 212 .

Quelle évaluation peut‑on faire des relations entre économie et biologie dans l’article de Winter ? Elles se réduisent à l’emploi du concept de sélection naturelle économique emprunté à Alchian et mis en modèle par Winter de façon à identifier les traits économiques pertinents déterminant la dynamique des firmes, sans souci de respecter chaque aspect d’une analogie stricte entre les deux disciplines. En d’autres termes, à aucun moment Winter ne fait‑il référence à la biologie comme une discipline proche de l’économie et il ne se soucie pas d’explorer un éventuel terrain interdisciplinaire. Au contraire, il relève à plusieurs reprises les obstacles s’opposant à une transposition aveugle du modèle de sélection naturelle à l’économie (l’existence en économie d’une structure de l’information, de règles de décision, la nature juridique de la firme). La sélection de Winter est donc bien plus économique que naturelle, la biologie n’étant convoquée que pour fournir le squelette d’un processus sélectif, alternative utile à l’équilibre postulé par la théorie néoclassique.

Notes
209.

Winter utilisait la formalisation de la théorie des ensembles, et la notation (…, …) signifiait le produit cartésien des variables comprises dans la parenthèse.

210.

On peut constater a posteriori que cette approche évoque la distinction entre génotypes (la forme organisationnelle) et phénotype (la nature institutionnelle de la firme, simple « enveloppe » juridique) en biologie, où effectivement c’est le génotype qui est sélectionné et répliqué, le phénotype ne jouant le rôle que de simple « véhicule » du matériau génétique. Mais cette lecture est une reconstruction rationnelle, et il est plutôt remarquable que Winter n’utilisait pas cette analogie. Cette distinction entre réplicateur et véhicules (ou interacteurs) sera développée par le philosophe de la biologie David Hull (1980) et Dawkins (1982) en particulier.

211.

Un équilibre est défini comme un état où les firmes ont une croissance nulle et où le prix est stable. Il s’agit d’un équilibre de sélection dans la mesure où ne subsistent à cet équilibre que les firmes qui sont incitées à maintenir ou développer leur taille au prix d’équilibre. Les autres firmes, qui ont une croissance négative au prix d’équilibre, « ne sont pas viables à l’équilibre de sélection ». (Winter 1964, p. 251). Le prix d’équilibre est donc le prix minimum permettant une croissance nulle (car s’il était supérieur, au moins une firme pourrait se développer, ce qui relancerait la dynamique jusqu’au nouvel équilibre où p = pmin).

212.

Witt (1986) obtient une conclusion identique en comparant (par des simulations informatiques) la profitabilité de firmes maximisatrices à la profitabilité de firmes adoptant d’autres schémas comportementaux.