Pendant la deuxième moitié du XXe siècle, les recherches sur l’écologie des milieux fluviaux ont attiré l’attention des chercheurs sur une nouvelle question : l’état de conservation des cours d’eau et des paysages riverains. Ces mêmes recherches ont révélé aussi l’existence d’une étroite liaison entre les caractéristiques physiques des cours d’eau et la distribution des composantes biologiques au long d’un système fluvial. Pour ces raisons, plusieurs travaux de classification des cours d’eau ont adopté une approche écologique, soit pour la reconnaissance de la diversité biologique, soit pour la récupération des écosystèmes dégradés.
Aux Etats-Unis, Cupp (1989) a essayé d’élaborer une méthode de classification des couloirs fluviaux adaptée aux cours d’eau et aux vallées forestières de l’Etat de Washington. Selon Cupp (1989), « l’ample variété de paysages associée à la diversité de conditions des cours d’eau qu’on trouve dans les forêts de l’Etat de Washington fait que le développement de directives pour l’aménagement de tous les cours d’eau n’est pas pratique. Pour cette raison, le besoin d’un système de classification qui intègre les terres et les cours d’eau est largement reconnu ».
De façon simplifiée, la méthodologie proposée par Cupp (1989) se développe en trois phases : la première consiste à extraire des informations des cartes topographiques (pré-analyse) ; la deuxième consiste à affiner et confirmer les informations de l’étape précédente (travaux sur de photographies aériennes et sur le terrain) ; la dernière phase consiste dans l’application de la classification.
Le travail sur les cartes topographiques commence par la hiérarchisation du réseau hydrographique selon la proposition de Strahler (1957). Ensuite, les couloirs fluviaux doivent être délimités. Le couloir fluvial est défini par l’auteur comme « la bande de terre parallèle au chenal actif, distant à peu près de 1000 pieds1 horizontalement de chaque coté du chenal, et avec un relief vertical de 300 pieds2 de hauteur maximale » (CUPP, 1989). Une fois définis les couloirs fluviaux, quatre paramètres les décrivant doivent être extraits des cartes topographiques : 1) La forme du profil en travers de la vallée (classée en 5 types proposés par l’auteur) ; 2) La pente longitudinale de la vallée ; 3) La pente latérale de la vallée ; 4) Le style fluvial (classé en 3 types proposés par l’auteur). Pendant la phase d’analyse des photographies aériennes, un critère supplémentaire doit être déterminé: 5) Le ratio largeur de la vallée/largeur du chenal actif. Le sixième paramètre est établi sur le terrain, 6) La géomorphologie de surface. La classification finale est faite à partir de la synthèse de ces six critères. Les résultats sont analysés à l’aide d’un tableau où sont décrits les 18 types de couloirs fluviaux définis par Cupp (1989).
La classification des couloirs fluviaux proposée par Cupp (1989) semble intéressante du point de vue géomorphologique parce que la combinaison des différents critères utilisés donne une bonne idée du paysage des vallées étudiées. La relative facilitée d’application de la méthode est un autre point notable. Néanmoins, malgré ses intentions initiales, l’auteur n’a fait aucun rapport entre les différents types de couloirs fluviaux et les aspects biotiques, de sorte que la méthode de classification présentée ne permet pas la planification de travaux d’aménagement des forêts ou de récupération d’habitats, son but originel.
En Allemagne, les discussions sur la protection des cours d’eau et sur la récupération d’habitats ont gagné beaucoup de terrain ces dernières années, principalement en raison de l’accroissement de la conscience écologique (BOSTELMAN et al., 1998). Depuis le début des années 1990, les chercheurs allemands travaillent sur la récupération d’habitats en utilisant le concept de Leitbild. Le Leitbild « est une image modèle d’un cours d’eau en conditions « naturelles », et il peut être utilisé pour comparer l’état actuel avec l’état « désiré » (BOSTELMAN et al., 1998).
Malgré toutes les préoccupations exprimées vis-à-vis des systèmes fluviaux, le manque de connaissances sur l’état naturel des cours d’eau faisait que les projets de réhabilitation menés en pratique à l’Allemagne se basaient sur des idées subjectives. Pour cette raison, un groupe interdisciplinaire de recherche sur les cours d’eau a été constitué, avec pour finalité de créer des outils d’aménagement des systèmes fluviaux susceptibles d’applications à la majorité des petits cours d’eau du sud-ouest de l’Allemagne et à l’échelle de la région. Ainsi, afin d’« occuper l’espace vide existant entre les différentes théories de la classification fluviale » (BOSTELMAN et al., 1998), un système de classification lié au concept de Leitbild a été proposé (Figure 4).
La première étape de ce système de classification est la réalisation d’une analyse régionale du paysage, à partir des différentes sources d’information disponibles. Cette analyse donne comme résultat un ensemble d’unités spatiales avec des caractéristiques similaires, appelées MSRs – Main Stream Regions (en libre traduction, « Régions fluviales »). Dans chaque MSR, les cours d’eau en conditions les plus « naturelles » possibles sont choisis pour représenter l’ensemble des cours d’eau de l’unité en question. Ces cours d’eau sont donc étudiés quant aux aspects géomorphologiques, avec la morphologie du chenal, la végétation du chenal et de la plaine, les poissons et les macroinvertébrés, la chimie de l’eau. Les résultats des observations faites sont analysés par des équipes multidisciplinaires, et la synthèse des résultats permet le développement d’un système de classification et la détermination des Leitbild (des scénarios désirables) pour chaque type de cours d’eau et dans chaque unité spatiale.
Le travail sur la méthodologie du Leitbild est effectué de façon hiérarchisée, ce qui permet son application aux différentes échelles spatiales. Cette hiérarchisation influence aussi le nombre de critères à prendre en compte et le degré de détail des observations à faire sur le terrain. Le Leitbild donne aussi une bonne description des conditions désirables pour un cours d’eau donné, ce qui permet une meilleure planification des travaux de récupération des habitats, en respectant les particularités de chaque région naturelle (BOSTELMAN et al., 1998). Par contre, le développement d’un travail de ce type nécessite un grand nombre d’experts, dans différents domaines du savoir, à fin de rendre l’analyse la plus interdisciplinaire possible.
En ce qui concerne les classifications et les travaux de restauration d’habitats, quelques critiques ont été faites par Doyle et al. (1999). Selon ces auteurs, la restauration d’habitats doit se montrer fonctionnelle sur le plan hydraulique, géomorphologique et biologique, et on doit considérer que les projets de restauration peuvent affecter le public du point de vue de l’économie et de la sécurité.
1000 pieds = 304,8 mètres
300 pieds = 91, 44 mètres