2.6.4. L’occupation du Paraná traditionnel et les cycles du bois e de l’erva-mate

A la fin du XVIIIe siècle, la situation politique au sud du pays était très instable. Inquiets d’une instabilité aussi proche, les Portugais ont décidé de stimuler l’occupation des territoires de l’intérieur du Paraná. En 1780, ils avaient rassemblé des documents et des cartes sur les vallées du Tibagi et de l’Ivaí, en ayant pour objectif l’organisation d’expéditions de reconnaissance et d’occupation. En 1781, une lettre du Ministre de la Marine adressée au Gouverneur commentait les difficultés du peuplement des vallées du Tibagi et de l’Ivaí, et demandait que fût prêtée attention aux vols qui survenaient le long de la Route de Viamão, le chemin utilisé par les tropeiros pour traverser l’Etat du Paraná (SIARQ, 2002).

En 1810, une expédition militaire franchit le territoire de Guarapuava, au centre du Paraná, sur le 3ème Plateau, près des sources de l’Ivaí (Figure 39). Ces terres récemment conquises furent été distribuées à des colons selon le système de sesmarias. Les sesmarias étaient de grandes propriétés concédées par le gouvernement sous certaines conditions : le sesmeiro, qui recevait les droits sur la sesmaria, était obligé d’y fixer sa maison et de rendre les terres productives dans une période de temps préétablie, sous peine d’être exproprié. Le système de sesmarias a été annulé en 1822, mais il a persisté de façon non officielle jusqu’à 1850, quand la nouvelle loi sur les terres a été promulguée.

Entre 1814 et 1819, une nouvelle expédition a cherché un chemin qui puisse relier le territoire de Guarapuava à l’Etat du Rio Grande do Sul, où les tropeiros prenaient les bêtes pour les vendre au marché de Sorocaba. Cette expédition a traversé la région de Palmas, située dans la partie sud de l’Etat du Paraná. En 1839, deux autres expéditions originaires de Guarapuava sont arrivées sur le territoire de Palmas. Ces deux expéditions avaient pour but la conquête du territoire qui était occupé à l’époque par des tribus indigènes. Les deux expéditions ont déclenché une dispute pour ces terres à peine conquises. En 1855, il a été décidé que les deux groupes seraient responsables de l’occupation de Palmas, l’un du coté est et l’autre du coté ouest. Le système de sesmarias a permis la colonisation de Guarapuava et Palmas, mais il n’a pas assuré la productivité attendue par le gouvernement. Les sesmeiros étaient surtout des gens déjà importants (politiciens, militaires, etc.) qui voyaient dans la possession de la terre une façon d’accéder aux niveaux les plus élevés de la société. L’intérieur du Paraná restait donc un espace inexploré.

Dans le bassin de l’Ivaí, un projet de peuplement a été mené en 1847 par le français Jean-Maurice Faivre. Faivre a reçu du gouvernement brésilien des terres pour établir une colonie française sur la rive droite de l’Ivaí. En dépit de tous ces efforts pour fixer ses compatriotes dans les nouvelles terres de la Colônia Tereza (actuellement Tereza Cristina), Faivre voyait les familles déserter jour après jour. Après sa mort, le gouvernement brésilien a assumé la direction de la colonie, mais peu a été fait pour garantir le succès de ce projet.

Entre 1872 et 1875, l’explorateur anglais Bigg-Wither a réalisé une expédition dans les vallées de la Tibagi et de l’Ivaí, afin de reconnaître la partie intérieure du territoire du Parana quant à la viabilité d’un chemin de fer. Bigg-Wither a rédigé un journal décrivant de façon détaillée son aventure à l’intérieur du Parana (BIGG-WITHER, 1974). Il a aussi élaboré une carte topographique des territoires parcourus par l’expédition (Figure 36).

Figure 36. Carte des vallées des rivières Tibagi et Ivaí, élaborée par Bigg-Wither entre 1872 et 1875.
Figure 36. Carte des vallées des rivières Tibagi et Ivaí, élaborée par Bigg-Wither entre 1872 et 1875.

Dans ses récits, l’anglais raconte sur son arrivée à Colônia Tereza, l’unique village existant dans la vallée de l’Ivaí à l’époque. Il enregistre la présence de 400 habitants colons et de 40 indigènes (BIGG-WITHER, 1974). A partir de Colônia Tereza, l’expédition se lance en direction des vallées de l’Ivaí et de quelques affluents. Au long de ce trajet, des contacts avec des indigènes sont établis, ce qui montre que l’intérieur du territoire du Parana était encore occupé par les indigènes. Des membres de l’expédition trouvent la mort et quelques dessins de paysage, de plantes et de costumes indigènes sont réalisés. Deux de ces dessins montrent le paysage du bassin versant de l’Ivaí (Figures 37 et 38), et donnent une idée du paysage vers 1875.

La première scène (Figure 37) montre un indigène qui pèche à l’arc dans l’Ivaizinho, un affluent du haut bassin de l’Ivaí. Dans cette représentation d’une forêt très dense, on remarque des Araucárias (le sapin du Paraná) mélangés à quelques palmiers, quelques arbres non reconnaissables, des herbacées et des lianes. On note aussi un cours d’eau avec des rapides et petites chutes, peu profond. La deuxième scène (Figure 38) montre un cimetière à coté d’un campement dans la moyenne vallée de l’Ivaí. Sur ce dessin il est une nouvelle fois possible d’observer la forêt très dense, avec des palmiers, mais sans la présence de l’Araucária, cette espèce ne poussant qu’en altitude, sous un climat moins chaud. Au loin, il est possible de voir un cours d’eau, peut-être l’Ivaí, qui s’écoule sans chutes ou rapides, dans un chenal à petites îles ou bancs.

Figure 37. « Scène de la rivière Ivaizinho : Indigène tirant sur un poisson ». Dessin de Bigg-Wither.
Figure 37. « Scène de la rivière Ivaizinho : Indigène tirant sur un poisson ». Dessin de Bigg-Wither.
Figure 38. « Notre cimetière dans le campement Ariranha ». Dessin de Bigg-Wither.
Figure 38. « Notre cimetière dans le campement Ariranha ». Dessin de Bigg-Wither.

Sur la carte présentée par Bigg-Wither (Figure 36), il est possible d’observer les rivières Ivaí, Tibagi, Pirapó, quelques affluents, et aussi une partie de la Parapanema et du Parana représentées avec une remarquable exactitude. Le relief est figuré aussi de façon détaillée, montrant les deux grands escarpements qui traversent l’état du Paraná, mais aussi les plateaux et les collines de la vallée de l’Ivaí. La carte montre encore la position du Tropique du Capricorne, les noms locaux de quelques escarpements et des indications sur les territoires occupés par les indigènes Coroados.

En 1850, le Paraná obtient son indépendance vis-à-vis de l’Etat de São Paulo. Dès lors le gouvernement du Paraná commence une nouvelle politique d’immigration afin d’occuper les territoires non explorés. Ainsi, entre 1853 et 1886 le Paraná a reçu autour de 20 000 immigrants (PARANÁ, 2007). Le haut bassin versant de l’Ivaí a reçu principalement des immigrants ukrainiens et polonais qui se sont consacrés à l’agriculture de subsistance, à l’exploitation de bois et à l’exploitation de l’erva-mate.

Avec l’arrivée des immigrants, s’est joué le scénario de la partie centrale du Paraná, connue aussi comme le Paraná Traditionnel. Ce dernier est caractérisé par le contraste entre les grosses propriétés improductives (héritage des premières sesmarias) et les petites parcelles occupées par les immigrants, avec une agriculture peu compétitive, en retard par rapport aux autres régions. Les cycles économiques de l’exploitation du bois et de l’exploitation de l’erva-mate ont donné un nouveau sens à l’économie de la région, mais ils n’ont pas contribué au développement des infrastructures (SERRA, 1992). Ainsi, le Paraná Traditionnel reste-t-il une région peu développée, aux densités humaines très faibles, sauf dans les petits centres urbains qui concentrent les services, mais dont le commerce est peu développé (IPARDES, 2004).

Figure 39. La dynamique d’occupation du territoire du Paraná aux XVIII
Figure 39. La dynamique d’occupation du territoire du Paraná aux XVIIIe et XIXe siècles.