1.1.2. Une approche de proximité

Dans le travail social auprès des personnes en situation de vulnérabilité et de souffrance, nous avons toujours adopté une démarche professionnelle de proximité. Celle-ci répond à note conception d’un travail social qui respecte les usagers dans leur dignité et leur humanité et qui soit attentif à leurs désirs et à leurs choix. Elle pousse à les considérer comme des personnes humaines, des sujets et des acteurs à part entière dans leur vie, leurs modes d’action et de pensée. C’est dans cette direction qu’oriente l'anthropologie modale de François Laplantine (2005) ; c'est une attention aux modes de vie, d'action et de connaissance, les manières d'être, les modulations des comportements des intéressés.

L’expérience avec le terrain social a certainement et sûrement provoqué en nous la recherche constante d'une nouvelle façon de concevoir l'expérience humaine. Nous avons senti dès nos premières années au Samu social de Lyon (milieu des années 1990) notre volonté de rompre avec certaines formes de travail social, ce qui est lié sans doute à la ronde universitaire que nous avons menée comme un bateau ivre, et à la réflexion intense déclenchée avec les usagers des établissements sociaux.

Dans De l’angoisse à la méthode (1985), Georges Devereux suggère de reconsidérer la question des rapports entre observateur et observé dans les sciences humaines. Il y soutient la thèse selon laquelle le principe méthodologique classique qui commande au chercheur de tout mettre en œuvre pour considérer ce qu’il observe d’un point de vue strictement objectif est non seulement vain, mais surtout contreproductif. Selon lui : « Par bonheur, ce qu’on appelle les « perturbations » dues à l’existence de l’observateur, lorsqu’elles sont correctement exploitées, sont les pierres angulaires d’une science du comportement authentiquement scientifique et non – comme on le croit couramment – un fâcheux contretemps dont la meilleure façon de se débarrasser est de l’escamoter » (1980, 30).

Ne sommes-nous pas comme l'ethnologue américaine Ruth Benedict venus à la recherche anthropologique qu’un peu tard ? Nous nous sommes initiés à l’anthropologie avec François Laplantine, il y a quelques années, mais au détour d’un parcours professionnel et universitaire plein de péripéties.  Nous avons trouvé dans cette discipline une ouverture et une liberté que nous avons toujours (re)cherchées dans d’autres disciplines des sciences humaines (Droit, Science politique, etc. Aujourd’hui, la complexité des événements historiques est telle qu'il faut considérer la vie sociale d'un individu ou d’un groupe comme la conséquence des conditions uniques dans lesquelles elle s'est manifestée4.

La lutte contre le mépris social est le domaine de la défense des personnes en situation de lèpre sociale. Elle a une posture générale d'évaluation de la lutte pour la reconnaissance d’une part et, d'autre part, une dynamique particulière de destruction et de neutralisation du mépris par des moyens particuliers et singuliers, individuels et de groupe.  Les stratégies et les moyens mis en œuvre pour répondre convenablement à cette attitude dépendent largement de la nature et de l'ampleur du mépris et de l’injustice sociale qui l’accompagne. Cette posture s'est largement diversifiée depuis la fin des villages de reclassement des lépreux, coïncidant sur le plan politique à ce qu’il est convenu d’appeler la fin de l’Etat-providence.

Notre étude a fait une large place à l’anthropologie modale qui conçoit que la pensée se fait dans le travail du corps, mais aussi dans la mobilité, la marche, les modulations complexes de la vie (François Laplantine, Description Année). Cette ethnographie rend compte et rencontre notre adhésion car, « la littérature ne fait pas qu'exprimer la réalité sociale. Elle l'attaque, la contredit et la transforme. Plus un texte est littéraire, moins il est autobiographique. Mais il nous dit ce que les modèles dominants, concernant en l'occurrence l'expérience pathologique, dissimulent » (Joseph J. Lévy, 2005, 53).

Nous tentons de nous éloigner d’une certaines ethnographies pas très différente de la domination colonialiste (à l’origine de la discipline). Car cette forme de domination impérialiste et impériale ne trouve d’issue que dans la réflexivité, le dialogique, l’hétéroglossie, la conscience rhétorique de soi Clifford Geertz, 1996). Les sciences humaines empruntent, si l’on suit Clifford Geertz, les voies du raffinement conceptuel plutôt que celles du consensuel.Ainsi, il affirme : « comme la théorie de la culture est inséparable des réalités immédiates que présente la description « dense », sa liberté à se construire elle-même dans les termes de sa logique interne est plutôt limitée. La généralité qu’elle cherche à atteindre se nourrit de la subtilité de ses distinctions, sans éliminer ses abstractions » (Ibid., 1996, 98). Il dira plus loin aussi : « le seul moyen que nous avons de lutter […] contre la réduction de l’analyse culturelle à une sorte d’esthétisme sociologique, est de placer l’analyse (des réalités politiques et économiques, des nécessités biologiques et physiques) au premier plan » (Ibid., 1996, 105).

L’anthropologie du sensible nous entraîne dans une attitude d’attention, d’écoute, d’hospitalité et d’être sensible à la fragilité et la vulnérabilité, elle nous conforte dans notre posture professionnelle de respect des usagers et de leur dignité. Le concept novateur de culture sensible permet de saisir la culture des lépreux qui n’est ni une subculture, ni une contre-culture ; elle fait partie intégrante de la culture à la fois locale et globale du pays. Il démontre la nécessité d’accéder aux sens qui prennent forme à travers la vie sociale des lépreux.

Dès lors, nous intégrons une anthropologie des proximités, des interrogations, des intégrations et des interprétations qui réinterroge ses concepts et ses méthodes pour appréhender la complexité d’un monde social en proie aux mouvements contradictoires d'une prolifération des diversités et des injustices ; et d'une abolition de plus en plus nette des barrières, des frontières et des différenciations en tant qu’objectivation des différences qui constituent une réalité et une chance pour l’humanité.

La proximité ainsi développée avec les personnes en situation de lèpre sociale entre dans les flux, les mouvements, les échanges intenses de la mondialisation. En Afrique, les mutations sont radicales sur le plan économique et financier, mais aussi et surtout sur le plan social et humain. L'intégration et l'interconnexion sont devenues telles que chaque personne humaine doit vivre quotidiennement au niveau local, avec des attaches territoriales et une identité culturelle, tout se sachant appartenir à la globalité du monde : personne n’y échappe, même pas les lépreux. Cette tension entre le local et le global caractérise l’Afrique actuelle et le monde d’aujourd’hui. Pour comprendre tous ces phénomènes et dans toutes leurs dimensions et leurs implications (culturelles, économiques, éthiques, politiques), l'approche anthropologique nous semble la plus appropriée.

A une époque où l'on parle à la fois de " mondialisation de la culture " et de " respect des différences ", l'anthropologie est plus que jamais nécessaire et possible. Elle est nécessaire pour analyser la crise du sens social généralisée à l'ensemble de la planète. Elle est possible dans la mesure où sa tradition, sa démarche et son objet (le rapport à autrui) lui permettent de s'adapter aux changements d'échelle qui accompagnent l'accélération de l'histoire, le rétrécissement de la planète et l'individualisation des destins (Marc Auge, 1999).

L’ethnologie que nous pratiquons s’appuie sur une proximité entre les individus et les groupes de personnes en situation de lèpre sociale et nous les chercheurs, dans un engagement réciproque où la neutralité et la distance sont relatives. Comme dit Jean-Claude Kaufmann (1996), le rapport au terrain a aussi un impact sur le savoir produit et ses usages sociaux.

Notes