Depuis 1999, nous avons fait plusieurs séjours prolongés à Dakar et dans les villages de reclassement du Sénégal où nous invitaient les lépreux. Dans cette quête de l’information, nous avons utilisé des sources, des formes et des moyens multiples. Certaines informations ont été obtenues par une observation régulière (directe, participante et participative comme dit François Laplantine) en ville et dans leur environnement quotidien. Recueillies sous forme de notes, elles concernent la vie des personnes en situation de lèpre sociale, de leurs liens avec l’environnement extérieur et de leurs prises de position face aux politiques publiques.
Les sources orales proviennent des discussions avec nos interlocuteurs, émergeant des rencontres « familières » avec eux et des habitants de Dakar, ainsi que de notre accompagnateur, Alioune Sy5.
Nous avons également complété les informations données par les personnes vivant à la rue et nous avons aussi rencontré des personnes ressources : médecins, travailleurs sociaux, sociologues, personnels institutionnels, etc. Ces sources orales sont venues étayer les résultats plus formels des entretiens et nous ont permis d’approfondir l’acquisition régulière de nos connaissances. Nous avons organisé la recherche autour des situations de lèpre sociale en prenant en compte le vécu personnel, les groupes d’appartenance, les modes de survie urbaine, les interprétations personnelles et/ou collectives de nos interlocuteurs et leurs perspectives.
Une attention particulière a été accordée aux comportements des personnes rencontrées, individuellement ou en groupe. Mais nous avons privilégié le sens qu’elles donnent à leurs actions et le regard qu’elles portent sur leurs (propres) situations. Et, nous partons en priorité de leurs points de vue. Nous avons tenté de décrire les situations avec minutie : les acteurs, les scènes, la temporalité, les coulisses, les échanges, les dimensions symboliques, les modes, etc. Dans la constitution des données, nous avons accordé un intérêt particulier aux relations et aux interactions entre pairs, ainsi qu’aux réactions face aux institutions, à leur famille et à la société globale.
Dans le cadre de nos recherches antérieures6, nous avons eu des rencontres régulières avec les personnes vivant à la rue à Dakar. Pour cette thèse, nous avons pris la décision de consacrer ce travail à une des populations que nous avons déjà rencontrées dans la rue : celle des personnes en situation de lèpre sociale. Nous avons intensifié les relations et les fréquentations avec celles que nous connaissions déjà et nous avons intégré davantage leurs groupes. Nous avons aussi élargi le champ de nos contacts avec de nouvelles personnes et de nouveaux groupes dans d’autres lieux à Dakar et dans les villages de reclassement. Ainsi, nous entretenons des relations privilégiées depuis plusieurs années avec un groupe de personnes en situation de lèpre sociale au sein duquel vit Aïssatou. Cette femme est originaire de Mballing, un village de reclassement social dans lequel demeurent ses enfants.
A Dakar, les lépreux se trouvent principalement dans le centre ville aux alentours de la Cathédrale, de la Place de l’Indépendance, du marché de Sandaga et de la Grande mosquée. Majoritairement aux alentours des lieux de culte : la cathédrale et les deux mosquées. Elles s’installent également au niveau des rues et des endroits très fréquentés : la poste, la gare, la place de l’Indépendance, les banques, les restaurants, le marché Sandaga et les hôpitaux.
Afin de comprendre ce qui sous-tend les stratégies développées par les lépreux qui vivent complètement dans la rue à Dakar, alors qu’ils ont un terrain et une case au village, nous avons été assez souvent dans un village de reclassement, celui de M’balling à Mbour sur la petite côte. Les rencontres avec nos interlocuteurs se déroulaient de jour comme de nuit. Le soir et la nuit, nous avons souvent rencontré :
1. Un groupe de personnes, mixte, près de la place de l’Indépendance. Tous étaient auparavant près de l’hôtel de l’Indépendance dans un immeuble désaffecté, qui offrait la possibilité de chambres indépendantes (sans eau ni électricité). Ils ont été chassés. Ce groupe s’éclate ensuite sur trois lieux :
2. Un groupe de femmes, avec deux enfants, devant l’office des anciens combattants, à 100 mètres de la Cathédrale.
3. Des hommes en groupe ou isolés devant la poste et tout au long du trottoir de la rue Blanchot qui mène à la mosquée « Blanchot ».
En journée, habituellement les groupes se disloquent le matin à l’aube et chacun rejoint un des lieux stratégiques de travail (mendicité), soit de façon isolée, soit en petits groupes. Les plus fatigués reviennent se reposer en journée sur les lieux de « couchage ». A certains moments de la journée, des groupes se reconstituent près des lieux stratégiques, en particulier pour manger.
Les rencontres individualisées sont exceptionnelles et courtes, car les autres membres du groupe viennent voir ce qui se passe et participent à la conversation. Ce qui a permis de favoriser des réflexions entre différents groupes qui n’avaient pas l’habitude d’échanger entre eux. Nous avons pu nous rendre compte de la structuration interne de ces groupes, avec leur hiérarchisation et leurs modes de solidarité. Pour diversifier nos sources d’informations, nous avons pu faire de nouvelles rencontres et nouer d’autres contacts avec :
Au Sénégal, le français est la langue officielle. C’est une langue réservée à l’administration et aux « intellectuels », c’est à dire à ceux qui sont allés et sont restés suffisamment à l’école. Les jeunes le parlent pour faire du commerce au niveau des marchés. Il existe une dizaine de langues nationales dont le diola, le poular, le sérère et le wolof. Le wolof est de loin la langue la plus parlée dans le pays, particulièrement à Dakar. C’est aussi la langue courante qui a été utilisée lors de la plupart des entretiens, pendant lesquels un de nous deux devient soit l’interlocuteur direct des personnes interviewées, soit le traducteur auprès de l’autre. Parfois la communication s’effectue en français, mais il est à remarquer que, dans les moments les plus passionnés de ces échanges, la langue wolof est spontanément utilisée. Nous précisons que tous les entretiens concernant les lépreux ont été faits en wolof.
Les rencontres ont été généralement effectuées avec l’intervention des deux chercheurs (ensemble). Nous créons le premier contact en nous présentant et en expliquant le but de notre recherche. Nous faisons les salutations dans la langue locale, le wolof. Comme l’un d’entre nous est d’origine sénégalaise et de l’ethnie wolof, cela constitue pour nous un atout certain qui nous épargne l’intermédiation d’un traducteur. La présence du second chercheur, d’origine française et « toubab » (c’est à dire « blanche »), crée souvent un effet de curiosité et génère parfois des attroupements.
De notre point de vue, ces attroupements sont dus au fait, d’une part, qu’il est inhabituel que des « toubabs » s’arrêtent pour s’entretenir avec les lépreux et, d’autre part, que l’idée du « toubab » riche qui distribue de l’argent induit un comportement de dépendance. Notre interaction sur le terrain est très soutenue du fait que nous discutons les réponses données par nos interlocuteurs avec toujours la traduction franco-wolof. Ce qui n’empêche pas au chercheur d’origine « étrangère » de continuer son apprentissage du Wolof, débuté depuis son premier séjour au Sénégal en 1999. Une des difficultés majeures est de traduire fidèlement les idées développées en termes de métaphores, de proverbes ou d’anecdotes significatives dans une autre culture.
Le fait que nous soyons un homme et une femme semble comporter des avantages allant dans le sens de ce que, dans la culture des personnes interviewées (culture rurale et empreinte de croyances religieuses musulmanes), les femmes sont plus promptes à s’adresser à une femme qu’à un homme. Nous avons joué sur cet équilibre à chaque fois que cela semblait nécessaire pour aborder une personne ou un groupe. Quant aux hommes, ils s’adressent à l’un ou l’autre chercheur ou à tous les deux, sans aucune difficulté hormis celle de la langue française. La présence, à la fois féminine et « toubab », a eu au moins deux conséquences majeures dans le cadre de nos enquêtes. D’une part elle a aidé à une attention marquée. D’autre part, elle a créé un effet amplificateur dans le milieu des personnes en situation de lèpre sociale du fait de la lèpre.
Un certain nombre d’entretiens ont été faits par l’un ou l’autre des chercheurs séparément. Alioune SY, un homme d’une soixantaine d’années engagé dans le suivi des actions sociales et humanitaires à Hann, a accompagné le chercheur d’origine étrangère et assuré la traduction. Si cela représentait certaines limites de temps à autre compte tenu de la traduction qui n’était pas toujours littérale, cela a présenté l’avantage de développer une réflexion intéressante sur les situations des personnes en situation de lèpre sociale. Car Alioune vit dans la proximité de ces personnes depuis son enfance, sa femme ayant elle-même travaillé dans une léproserie.
La question de la dénomination, de l’appellation est une question épineuse et douloureuse. Dès lors, comment les nomme-t-on ? Comment se nomment-ils ? Quelle légitimité et quelle éthique pour nous, chercheurs, lorsque nous utilisons une nomination ? Nous avons eu des difficultés à développer des entretiens individuels, sans intervention des membres du groupe des pairs ; des difficultés de repérage géographique du fait de la mobilité des personnes en situation de lèpre sociale, notamment à l’occasion de leurs voyages entre Dakar et le village. Quelles statistiques sur les lépreux dans la ville de Dakar ? Quelles proportions de femmes, d’enfants et d’hommes ? Nous disposons de données sur un certain nombre de village de reclassement : elles sont intéressantes, mais ne rendent compte que partiellement de la réalité. Il en est de même pour les données chiffrées transmises par l’hôpital de Fann et les ONG internationales.
Un certain nombre de personnes ont refusé d’être enregistrées. L’utilisation du magnétophone, pourtant discret, a parfois provoqué l’attroupement de badauds, puisque cela se passait dans la rue. Quels gestes d’aumône et selon quels usages ? La question de l’aumône s’est posée à nous lors de nos rencontres avec les personnes. Donner ou ne pas donner ? Combien et jusqu’où aller ? En effet, il y a des usages de civilité à respecter, au même titre que les salutations. L’ensemble du système social traditionnel est marqué par les échanges de pièces de monnaie CFA (ou de billets) lors des visites mutuelles. Parfois par des dons en nature, qui deviennent de plus en plus rares du fait de l’exode rural et de la vie citadine notamment. Une forme de redistribution de la richesse s’effectue ainsi, protégeant les individus de l’extrême misère. En particulier, avec les personnes qui présentent des déficiences et qui peuvent difficilement exercer une activité autre que celle de la mendicité pour survivre.
Nous nous sommes situés dans la même dynamique que celle d’un socio-anthropologue que nous avons rencontré à l’Institut de recherche et de développement (IRD) à Dakar. Dans sa pratique quotidienne au Sénégal, il est confronté aux mêmes interrogations : donner ou ne pas donner ? Il se positionne en disant que, selon la culture, le don peut être possible. A condition qu’il n’engendre pas une attitude de dépendance. Il s’agit de respecter les usages de civilité de la société. Car il importe d’intervenir dans des limites qui ne nuisent pas à la personne qui est en face de soi, de façon à ne pas créer un lien de dépendance et d’éviter de se substituer à ses propres réseaux existant.
Ce geste d’aumône, posé lors de notre première rencontre, n’est jamais devenu un geste répétitif. Lorsque nous nous sommes retrouvés avec des groupes, nous avons systématiquement demandé leurs règles propres de fonctionnement et respecté leurs rôles établis, notamment celui de « l’ancien », pour donner de l’argent (à redistribuer entre eux). Pour nous, il ne s’agissait pas seulement d’un don en terme d’aumône selon les us et coutumes du pays, mais plutôt de compenser la perte de gain de la manche pendant le temps passé avec nous.
Nous avons également reçu beaucoup de demandes d’aides financières, sous des formes diverses allant de l’achat de médicaments auprès du pharmacien (avec l’ordonnance restée en souffrance) jusqu’à la construction des cases dans le village de reclassement. Nous avons choisi de ne pas faire de prise en charge financière pour garder notre posture de chercheurs et de ne pas fausser les rapports de partenariat dans la recherche anthropologique et le contrat qui nous liait à eux.
Alioune Sy est pour le village de Hann-Pêcheurs le sage. C’est un ancien militant communiste avant l’indépendance. Il a beaucoup voyagé, il a été à Moscou dans le cadre de sa formation militante les années 50. Aujourd’hui, il est un fervent musulman. Il est polyglotte (français, wolof, poular). Il a travaillé dans beaucoup de secteurs et de services au Sénégal. Il connaît bien la culture locale et les villages de lépreux.
DEA en Anthropologie, DEA et Doctorat en Sciences de l’Education, notamment.