1.2. Le rôle critique d’une conception de la justice basée sur la théorie de la reconnaissance sociale

1.2.1. L’expérience des sujets sociaux soumis à la société du mépris

Nous nous appuyons sur la théorie critique pour l'analyse des processus de production de la lèpre sociale vécue comme pathologies sociales, manques et perturbations, voire mépris et exclusion pour les lépreux. Le concept de réification nous introduit dans une colonisation du monde local et global de l'échange marchand à toute interaction sociale, en sorte que les sujets sont perçus, non comme des êtres humains et des citoyens, mais comme des objets au même titre que les biens marchands7. La théorie critique distingue trois formes de réification - intersubjective (le rapport aux autres), objective (le rapport au monde) et subjective (le rapport à soi) - également fondées sur l'oubli préalable de la reconnaissance de l'autre (Axel Honneth, 2005).

Les lépreux éprouvent le sentiment de vivre dans une société qui les méprise. Ce qui paraît paradoxal dans une société africaine de tradition communautaire et religieuse qui a toujours gardé en son sein ceux qui étaient différents. Comment expliquer que les valeurs d’inclusion sociale millénaires soient à ce point détournées voire dépassées pour légitimer une nouvelle ère de l'expansion postcoloniale faite de mépris, de chosification, de rejet et d’exclusion ? Comment, dès lors, poser un regard critique sur la Société lorsque les prétentions républicaines de démocratie et de Droits de l’Homme sont vécues par les lépreux comme exclusion et mépris ?

Nous nous sommes posé ensemble (avec les lépreux à Dakar et dans leurs villages) ces questions et bien d’autres. Pour les aborder, nous avons décidé de faire compagnonnage avec le philosophe allemand Axel Honneth8, à la lumière de son œuvre sur la société du mépris et la réification. Il est le continuateur de l’Ecole de Francfort avec la théorie critique. Sa thématique centrale est axée sur les « pathologies sociales » des sociétés postmodernes. Sa critique sociale s'inscrit au plus près de l'expérience sociale des sujets sociaux soumis au mépris et s'articule avec force à une morale de la reconnaissance.

Pour Axel Honneth, les conflits qui structurent la vie sociale révèlent tous un noyau moral commun. Ce noyau peut être explicité en termes de lutte pour la reconnaissance. A travers les différentes offenses qu'on peut infliger à une personne se révèle en négatif ce qui fait le cœur du lien social en général, à savoir la reconnaissance sous ses différentes modalités et dans ses différentes sphères (de la famille à la solidarité nationale). Quand Jürgen Habermas (1987) insiste sur le pouvoir normatif de l'entente communicationnelle, Axel Honneth part au contraire du conflit et de ses diverses formes pour élargir le modèle de la communication en direction d'une théorie générale de la reconnaissance. Car pour lui, le langage a certes une puissance méthodologique indépassable, mais on ne saurait y réduire l'ensemble, ni même l'essentiel des relations humaines.

La manière dont on traite les lépreux, dont sont aménagés leurs villages de reclassement ou dont on leur distribuait l'aide sociale en dit long sur le type de reconnaissance dont bénéficient les personnes concernées dans la société postcoloniale. Pour Axel Honneth, le modèle de la reconnaissance est compris comme un élargissement de celui de la communication, trop limité à ses yeux. Son ouvrage La Société du mépris répond à deux tâches majeures. D'une part, il s'agit de reconstruire et de resituer exactement la tâche critique de la philosophie sociale d'aujourd'hui. Il y restitue l'apport théorique des différents philosophes de la société, de Rousseau à Habermas. D'autre part, il précise les perspectives qu'ouvre le modèle de la reconnaissance. Comment, par exemple, distinguer une vraie reconnaissance d'une reconnaissance formelle (à savoir tous ces textes de lois qui accordent tous les droits fondamentaux de l’Homme mais qui ne sont pas appliqués) qui ne fait que conforter le système établi?

Le projet est de reprendre les « thèses » d’Axel Honneth et des précurseurs de la critique sociale (dont Théodor W. Adorno) et de les réutiliser, dans l’analyse des processus de production de la lèpre sociale, dans un pays en voie de développement. Le global submerge le local, l’étouffe et l’empêche de faire face à la précarité, au chômage, à la misère, aux pathologies sociales dans leur ensemble. Cependant, nous ne pouvons en aucun cas croire en la « fin de l'histoire » (Fukuyama, 1992) imaginée plus que pensée. Nous ne pouvons entrevoir un projet politique que l'on pourrait enfermer en une nouvelle forme de pensée totalisante ou totalitaire (Hannah Arendt, 2001). Comme le dit le poète italien Eugenio Montale :

‘« N'exige pas de nous la formule qui puisse t'ouvrir des mondes, mais quelque syllabe difforme, sèche comme une branche. Aujourd'hui nous ne pouvons que te dire ceci : ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne voulons pas ». http://oceania55.canalblog.com/archives/montale_eugenio/index.html’

Or donc, notre théorie critique se penche sur l'analyse des processus de production de la lèpre sociale qui est vécue comme pathologies sociales, manques et perturbations, mépris et exclusion. La particularité de la lèpre sociale ne réside pas tant dans la douleur physique que dans le fait que cette douleur s’accompagne chez le lépreux du sentiment d’être soumis sans défense à la volonté d’un autre sujet, au point de perdre la sensation de sa propre réalité. Cela s’accompagne de la honte sociale qui est une perte de la confiance en soi et dans le monde, ce qui affecte la relation pratique du lépreux avec son environnement social. L’expérience de la lèpre sociale provoque ainsi un effondrement de la confiance de l’individu relativement au monde social et donc à sa propre sécurité. On fait souvent état de la mort psychique du sujet, une mort qui est sans doute métaphorique, mais qui peut devenir bien réelle.

Viennent ensuite, l’exclusion de certains droits ou l’atteinte à la responsabilité morale. L’ensemble des « exigences qu’une personne peut légitimement s’attendre à voir satisfaites par la Société » - dans la mesure où elle en est membre et participe à son ordre institutionnel - constitue le droit. La privation de droits et, plus largement, l’exclusion sociale font naître chez le sujet le sentiment de « ne pas avoir le statut d’un partenaire d’interaction à part entière », c’est-à-dire d’être un partenaire doté des mêmes droits moraux que ses semblables. Le sujet est blessé dans son désir d’être reconnu comme un sujet capable de former un jugement moral. Refuser donc au lépreux un droit, c’est ne pas lui reconnaître le même degré de responsabilité morale qu’aux autres et l’atteindre dans le respect qu’il se porte à lui-même. A ce propos, parle de mort sociale.

Enfin, on appelle offense ou atteinte à la dignité d’autrui le dénigrement des modes de vie individuels et collectifs. La dépréciation frappe en ce cas des modèles d’autoréalisation et ceux qui s’y reconnaissent ne peuvent conférer aucune signification positive à leur existence. Le « déclassement social va donc de pair avec une perte de l’estime de soi » (Axel Honneth, ibid., 165) car l’approbation sociale d’une forme d’autoréalisation à laquelle la personne était parvenue lui est brusquement refusée. Pour être touché de cette façon par le dénigrement, il faut que les modèles de l’estime sociale se soient individualisés. Il ne s’agit pas de mort psychique ici, ni même de mort sociale, mais de blessures et de mortifications.

Blessure et mort appartiennent au vocabulaire médical ; filant cette métaphore, Axel Honneth en vient à parler de pathologiessociales  et de prévention. Celle-ci tient en peu de mots : la garantie sociale de rapports de reconnaissance est seule capable d’assurer la protection des sujets contre les effets dévastateurs du mépris.

Notes
7.

C’est ce qui explique la situation de précarité et de dénuement matériel et financier des lépreux et de tous les exclus : ils dépendent des lois de l’offre et de la demande du marché où tout est question d’intérêts, de valeurs marchandes, de profits. Or, les lépreux font partie des « catégories inemployables », c'est-à-dire qui n’intéressent pas le marché du travail. D’autant plus qu’au Sénégal, et particulièrement à Dakar, le chômage est la règle et le travail, la chose la moins partagée, pour les inactifs et les jeunes qui ne demandent qu’à travailler.

8.

Axel Honneth, né en 1949, est le dernier héritier de l'Ecole de Francfort, dont les pères fondateurs furent, dans les années 1920, Horkheimer et Adorno. Il fut assistant de Jürgen Habermas avant de devenir son successeur en 1996. Il a publié plusieurs ouvrages dont quelques uns sont traduits en français : la réification (2005), La société du mépris (2006) et La Lutte pour la reconnaissance (2000). Ces trois ouvrages sont nos références essentielles dans la théorie sociale des sociétés postcoloniales et postmodernes.