1.2.2. La lutte pour la reconnaissance sociale

Les tenants de la théorie de la reconnaissance considèrent qu’une politique égalitaire de type redistributive ne saurait venir à bout d’un ensemble de dominations portant sur les systèmes de valeurs de collectivités sociales spécifiques, d’où la nécessité de faire intervenir des droits qui les protègent contre la discrimination. Il est courant d’opposer les luttes sociales visant la reconnaissance aux luttes sociales visant la redistribution. Nancy Fraser (2006) parle d’un changement de paradigme caractéristique du passage de la redistribution vers la reconnaissance, tout en proposant elle-même une unification des deux perspectives en vue d’une politique d’émancipation actuelle. Axel Honneth défend un point de vue proche, mais toutefois différent, puisqu’il remet en cause la distinction elle-même entre conflits pour la reconnaissance et conflits pour la redistribution, en montrant que les motifs moraux des conflits sociaux relèvent de demandes de reconnaissance, y compris ceux ayant en leur centre des enjeux redistributifs.

Axel Honneth dégage un modèle comportant trois sphères de reconnaissance (amour, droit et participation), qui rend compte des conditions réussies de réalisation de soi dans les sociétés modernes. La sphère de l’amour suppose que la relation de reconnaissance est liée à l’existence d’autres personnes charnelles, avec lesquelles la personne fait l’expérience d’une reconnaissance affective et peut développer à l’égard de soi-même une attitude de confiance se traduisant par une sécurité émotionnelle dans l’expression de ses besoins. La sphère du droit suppose qu’une personne puisse se sentir porteuse des mêmes droits qu’autrui et développer ainsi un sentiment de respect de soi. La relation de reconnaissance se fonde sur des droits égaux entre individus et repose sur un savoir partagé des normes réglant des droits et devoirs égaux. Enfin, le modèle de la contribution à la société suppose que l’apport des sujets à la collectivité, dont les particularités individuelles se sont construites à travers une histoire de vie singulière, soit considéré sans discrimination et qu’ils puissent ainsi développer un sentiment d’estime de soi.

Schéma de Martine et Aliou, d’après la théorie d’Axel Honneth
Schéma de Martine et Aliou, d’après la théorie d’Axel Honneth

Dans la conception d’Axel Honneth, les luttes entre les individus et les groupes aboutissent à une transformation de la structure normative des sociétés et à une forme d’élévation des rapports de reconnaissance. La conquête des droits est par exemple le fruit, objectivé dans des institutions, de luttes sociales menées par des groupes ou des classes dominés en vue de faire reconnaître par les institutions un certain nombre de nécessités exprimées (sur ce point, voir La lutte pour la reconnaissance, chap. 5 et 8).

Une « Société bonne » est une Société dont l'environnement social, culturel ou politique permet aux individus de développer une identité autonome ou une relation positive à soi-même. C'est une société dans laquelle chacun devrait pouvoir devenir ce qu'il souhaite être sans avoir à en passer par l'expérience douloureuse du mépris ou du déni de reconnaissance.

Il part ainsi du constat qu'il existe dans les sociétés modernes des déficiences découlant moins d'une violation des principes de justice que d'une atteinte concrète aux conditions de l'autoréalisation individuelle. Dans une Afrique postcoloniale et globalisée, l'évolution s'oriente de fait dans une direction où les conditions du respect et de l'estime de soi risquent d'être considérablement meurtries, que ce soit à travers les tendances à la marchandisation, à la destruction des relations privées ou à travers les exigences de performance qui pèsent sur chacun : l’individuation et l’atomisation traversent de part en part les structures traditionnelles et communautaires.

Sur les lépreux et la lèpre sociale nous qualifierons notre position d'agnostique :dans la mesure même où nous ne pouvons pas connaître avec certitude les raisons qui poussent un certain nombre de lépreux à migrer vers Dakar, on ne devrait pas leur interdire l'espace public. Si le désir et la liberté de venir en ville peut traduire une forme de choix personnel et citoyen, il peut aussi relever d'une logique d'émancipation ou d'une volonté d'affirmation de soi autonome.

Quant aux controverses autour du respect des normes et des lois, elles montrent combien la reconnaissance sociale est liée à la dimension socio-environnementale. Il nous semble légitime que certains individus échouent à se sentir membres à part entière de la société dans laquelle ils sont nés aussi longtemps que le mépris subi par eux-mêmes et leurs groupes de pairs n'a pas été publiquement reconnue. Selon Axel Honneth, le motif de tout conflit est une attente de reconnaissance. Pour lui, ce concept doit rendre possible une théorie du conflit social. Ce qui lui paraît certain, c’est que « le principe de la reconnaissance constitue en quelque sorte le cœur du social » (ibid., 154). Mais, rappelons-le, du fait de son histoire même, la reconnaissance ne relève pas seulement du concept. Elle renvoie aussi et sans doute d’abord à une pratique, à l’agir social et à ses manifestations dans la structure de l’espace matériel, à la présence physique dans le quotidien.

Les médiums de la reconnaissance ont leur lieu physique dans l’espace social. Aussi la reconnaissance a-t-elle la caractéristique d’une action (qu’il s’agisse des plans de l’amour, du droit et de la solidarité ou d’autres plans encore), d’un acte de reconnaissance qui ne peut se réduire à de purs mots ou expressions symboliques puisque seuls les comportements correspondants lui donnent sa crédibilité pour le sujet reconnu.

D’ailleurs classique (Rousseau, Hegel, Marx), cette conception de la reconnaissance nous vaut de beaux passages portant sur les phénomènes d’invisibilité sociale : le noble pour lequel son serviteur est invisible, le prisonnier qu’on rend invisible, la femme de ménage à côté de laquelle on passe sans la voir (Ibid., 226), ... La théorie de la reconnaissance « cherche à porter son attention sur les pratiques d’humiliation ou d’atteinte à la dignité par lesquelles les sujets se voient privés d’une forme légitime de reconnaissance sociale et donc aussi d’une condition décisive pour la formation de leur autonomie » (Ibid., 247).

Le concept de reconnaissance permet de mettre au jour des expériences brisées, des luttes, des groupes sociaux et des personnes invisibles. Ce concept n’est sans doute pas dissociable, finalement, de ce que Georg Wilhelm Friedrich Hegel appelait déjà la « lutte pour la reconnaissance », et qu’Axel Honneth reprend à son compte, tout en la dissociant de la perspective kantienne du « respect » (Ibid., 237).

La lutte pour la reconnaissance n’est ni la lutte pour le pouvoir ou la domination, ni la lutte pour l’existence dite « utilitariste ». Elle pose le problème de l’établissement de rapports et de la réciprocité. « Elle est acte performatif de confirmation intersubjective des capacités des sujets dans le monde social. Elle est inséparable d’une lutte comprise non pas en termes d’intérêts biologiques ou matériels pour la conservation de soi, mais comme un processus de formation du rapport pratique à soi à travers des attentes de reconnaissance formulées à l’égard des autres ». Mais, ce concept donne aussi lieu à une exploration, qu’il conviendrait largement de prolonger, des pratiques qui transforment une relation d’invisibilité en un rapport de visibilité. Ce qui ne va pas sans quelques violences (police, désencombrements humains, rafles, vigiles, cerbères, et.).

Il est évidemment possible de faire valoir des réticences à propos du vocabulaire de la « pathologie sociale » utilisé par Axel Honneth. Ces termes sont marqués au sceau de la médecine et impliquent la recherche de « médecins » de la société (les philosophes ? les sociologues ? les politiques ?).