1.3. L’ethnoscape de la lèpre sociale, les constructions de l’intolérable et le refus de l’arbitraire

1.3.1. Ethnoscape : forme méta-nationale d’existence

L’anthropologue américain d’origine indienne Arjun Appadurai (2005) définit le concept d’ethnoscape de la manière suivante : c’est « le paysage des individus fabriquant le monde changeant dans lequel nous vivons : touristes, immigrants, réfugiés, exilés, travailleurs immigrés, et autres personnes et groupes se déplaçant constituent un trait caractéristique du monde et semblent affecter la politique des nations et entre les nations à un degré jamais atteint jusqu'ici».

Dans le cadre de notre étude, l’ethnoscape, c’est alors la «forme imaginée» qui héberge les lépreux qui voyagent, qui s’exilent et qui sont en mouvement. Il fournit aussi le climat qui les protège du stress de l’exil et de la globalisation. C’est la forme d’existence que ces « corps voyageurs » imaginent afin de se préserver du stress inhérent au contact trop radical avec d’autres regards, d’autres climats, d’autres habitudes. Il diminue le stress, mais il permet aussi aux lépreux de développer la faculté de nouer des relations affectives et effectives avec des gens issus de milieux sociaux et culturels différents.

Pour Arjun Appadurai, l’ethnoscape désigne ces formes d’existence qui permettent aux déracinés de répéter, néanmoins, certaines habitudes culturelles dans un «espace autre». L’ethnoscape, en tant que forme d’existence méta-nationale, préserve les déracinés et les voyageurs d’un contact trop stressant avec la forme d’existence de l’Autre. Il produit une distance impénétrable à travers la proximité géographique. Il aide ces déracinés à établir un continuum entre la vie d’avant et la vie de maintenant; l'ici et le là-bas .

Nous associons au concept d’ethnoscape celui de postcolonial afin de saisir la forme d’existence des lépreux vivant à la rue à Dakar. La capitale sénégalaise présente la condition postcoloniale parfaite des Etats-Nations de l’Afrique de l’Ouest. Dakar ne peut pas être pensée en dehors de l’expérience coloniale : ses immeubles, ses rues, les noms des rues, ses commerces, ses sens interdits, etc. C’est l’impossibilité du dépassement de la colonisation avec les réalités et les dynamiques (néo)coloniales qui marquent la vie des institutions et des citoyens.

Les Etats-Nations se libèrent de plus en plus de leur souveraineté au profit de grands ensembles tels que les regroupements régionaux (Union africaine, Union européenne, etc.). Le monde est divisé en quatre grandes régions dénommées : Afrique, Amérique, Asie, Europe et Océanie. Les regroupements régionaux obligent les Etats-Nations à répondre plus du droit régional que du droit national parce que la hiérarchie veut que le droit européen soit supérieur au droit français, et le droit africain au droit sénégalais. Combien de fois la Cour européenne des Droits de l’Homme a condamné des pays tels que la France et, à chaque fois il est demandé au pays incriminé de réadapter son instrument juridique à celui du continent en question. En plus, tous les pays et non membres de l’ONU doivent se plier aux exigences des normes internationales, onusiennes notamment9.

Ainsi, le fonctionnement de l’appareil d’État exigeune recomposition des cultures locales qu’il coordonne dans un tout autre format que le format national : un format méta-national. Arjun Appadurai évoque précisément cette fluidisation des formes culturelles d’existence. C’est une conséquence des « nouveaux médias », ainsi que des mouvements turbulents provoqués par tous ces « exilés » qui se déplacent à la surface du globe. Les ethnoscapes constituent des exemples de « communautés imaginées » dans un contexte plus vaste, qui excède le national. Ils naissent del’usage du code national au profit du code méta-national. Ce processus de transcodage du national au méta-national est amplifié par l’Internet. Ce transcodage du national au plus-que-national ferait partie, toujours selon Arjun Appadurai, de quelque chose comme un mécanisme composé à la fois detechniques médiatiques et de procédés de créationd’amitié. Ce mécanisme, il reposerait sur le transfert d’affects vécus et connus vers l’inconnu, d’expériences nationales à ce qui ne l’est pas.

Autrement dit, l’espace fluide de l’ethnoscape vit du fait que ses habitants peuvent aspirer et transférer un fond affectif commun de modes d’expériences relevant de leur ancien espace social. Et lorsque ce transfert échoue, le nouveau contexte (méta-national) peut être vécu de manière catastrophique par les exilés, les voyageurs. À partir de ce double processus (1 : transcodage du national au méta-national ; 2 : transfert affectif d’une forme d’existence à l’autre), il pose le problème de l’espace nécessaire à la formation d’une pluralité de formes culturelles méta-nationales.

Notes
9.

Le droit d’ingérence a même été mis en place pour permettre à la Communauté internationale de contraindre un Etat-Nation quand ce dernier ne respecte pas les droits humains. Une sorte de la guerre de tous conte un, au nom de l’humanitaire et des Droits de l’Homme. Il n a pas connu un grand succès du fait de l’attitude des Grands Etats-Nation tels que les Etats-Unis d’Amérique qui n’acceptent d’ingérence dans leurs affaires intérieures. Ce qui a transformé le droit d’ingérence en un droit humanitaire entre les mains des Grands pour punir les Petits, à chaque fois que de besoin (politique), et, faisant des normes internationales des instruments au profit des plus forts.