1.3.3. Délibération, participation et sens du désaccord

L’idée commune principale qui se dégage des théories délibératives est qu’«une société est démocratique lorsque ses affaires sont gouvernées par la délibération publique de ses membres»(Cohen 1989, 17). Si l’on suit cette formulation, proposée par Cohen, la définition délibérative de l’idéal démocratique impose aux processus de formation de la décision politique deux conditions procédurales essentielles : une condition d’argumentation et une condition de participation.

La condition d’argumentation signifie que les processus conduisant à la formation de décisions politiques devraient être des lieux d’échanges de raisons qui visent l’identification de l’argument le meilleur plutôt que des lieux dans lesquels la décision résulterait d’un marchandage entre des acteurs visant exclusivement la satisfaction de leurs intérêts. Dans ce qu’elle doit être, la démocratie ne peut être réduite à des mécanismes d’agrégation des préférences conflictuelles. Elle présuppose plus fondamentalement que les décisions prises par les autorités publiques visent ce qui est juste par le biais d’un travail dialogique de confrontation d’arguments dont la structure inférentielle et le contenu normatif devraient pouvoir être acceptés par la raison commune.

Ainsi, la généralisation de formes de délibération, dans les sphères de formation de l’opinion et, surtout, dans les instances de décision politique, est une condition nécessaire à ce que les exigences morales, en particulier les exigences de justice, puissent être prises en considération et réalisées dans la sphère publique et reconnues par les citoyens. Ce qui suppose leur participation et la nécessité de la seconde condition.

La condition de la participation consiste à la défense de l’exigence d’argumentation. Une délibération ne peut être pleinement démocratique que lorsque les citoyens y participent activement en faisant valoir leur point de vue et leurs arguments et en les soumettant à l’épreuve d’une confrontation discursive avec les points de vue et arguments élevés par d’autres. Pour cela, il y aurait donc lieu d’associer autant que possible les citoyens à la formation argumentée de l’opinion et de la décision politique, tant au sein des espaces publics informels de la société civile qu’au niveau des dispositifs décisionnels institués qui devraient être conçus en vue de satisfaire cette exigence. Ceci pourrait impliquer tant des innovations en matière institutionnelle — généralisation du referendum, recours à des conférences de citoyens ou à des formes de sondage délibératif, par exemple — qu’une vitalisation dialogique des associations et lieux informels où se forment les opinions publiques.

Des auteurs tels que Nancy Fraser ou Axel Honneth ne partagent certes pas les mêmes vues, mais ils s’accordent à reconnaître qu’une dimension essentielle des luttes sociales a été jusqu’ici insuffisamment théorisée et qu’il importe de combler ce retard. Cette dimension est dénommée la reconnaissance qui désigne plutôt l’enjeu moral qui est au cœur de tout conflit social. Et, à l’origine de la contestation sociale qui s’exprime dans un conflit social, il y a une protestation morale face à une situation vécue comme injuste.

L’objet de cette protestation morale, ce sont les schèmes, les représentations et les normes culturellement ancrées qui attribuent des significations et valeurs différentes à des pratiques (Hervé Pourtois, 2005). On contestera, par exemple, le fait de vouloir interdire aux lépreux de venir à Dakar pour une raison primordiale : la lèpre, et pour une raison associée : la mendicité. C’est en qualité de mendiant-lépreux que l’interdiction les frappe. Si des significations sociales établies, ou appréhendées comme telles, sont mises en question, c’est parce qu’elles induisent une reconnaissance inadéquate ou même un déni de reconnaissance d’un individu ou d’un groupe social « catégorisé » et frappé de mésestime sociale.

Toute société produit des « normes de reconnaissance intersubjective » en attribuant à certaines pratiques, compétences, besoins ou dispositions des significations qui les rendent plus ou moins respectables et qui rendent aussi plus ou moins respectables et estimables ceux qui en sont titulaires ou sont affectés par elles. Le sort des individus (bien-être matériel, psychique, liberté,…) dépend ainsi de normes de reconnaissance socialement établies : celles-ci conditionnent leurs droits, leur aptitude à faire ou à obtenir certaines choses, à entrer en relation avec d’autres,… Ce qui est en cause dans la contestation sociale, c’est le fait qu’une norme est inadéquate parce qu’elle ne prend pas (assez) en compte la valeur de certains besoins, capacités, pratiques et que ce faisant elle induit une forme d’injustice à l’égard de certains individus ou groupes.

Bien évidemment, tout différentiel d’estime sociale n’est pas nécessairement constitutif d’une injustice et toutes les demandes de reconnaissance formulées par des individus ou groupes ne sont pas légitimes. La question de savoir quel serait le critère qui permettrait d’identifier une demande comme fondée est elle-même controversée parmi les tenants de la théorie de la reconnaissance.

Axel Honneth semble poser un principe de chances sociales égales de développer un rapport positif à soi dans trois dimensions : la confiance en soi, le respect de soi et l’estime de soi ; Nancy Fraser, quant à elle, conteste cette position identitaire qui repose sur une conception de la vie bonne : elle préfère mettre en avant une norme de participation paritaire à la vie sociale.

Le modèle de la démocratie délibérative peut-il répondre aux défis que soulèvent les désaccords moraux relatifs à la signification sociale des pratiques ?