2.1.3. Du « Sounou-gal » au Sénégal

Dans son ouvrage intitulé : « Esquisses sénégalaises » (1850), l’abbé David Boilat avait découpé syllabe par syllabe le mot SE / NE / GAL et échafaudé une hypothèse à partir d’un échange entre des explorateurs français et des pêcheurs sénégalais.

Toute traduction est trahison15. A plus forte raison lorsque deux personnes ne parlent pas la même langue. Quand les toubabs (les Français) arrivent auprès des pêcheurs, ils leur demandent, à grand renfort de gestes, quel est le nom de ce pays. Les pêcheurs essayent de comprendre et, croyant qu’ils voulaient savoir à qui « appartenait » la pirogue, leur répondent en wolof : « SOUNOU GAAL » (notre pirogue). Les voyageurs auraient entendu et transcrit « SENEGAL ». Le Sénégal est une sorte de presqu’île, avec sur ses côtés l’océan Atlantique et le fleuve Sénégal. « Gaal », les pirogues, sont partout.

Diverses interprétations étymologiques fantaisistes se sont succédées, comme celles avancées par Raymond Mauny : « occupation de la rive droite du fleuve » issue de « ZANAGA » en langue berbère. Dans « Islam au Sénégal » (1971), Paul Marty suppose que le terme " SINGHANE " ou " SENEGAL " viendrait de « HASSIANA», terme utilisé par les Maures pour désigner la province du Kayor (appellation en wolof), ancien centre politique du Sénégal. En contact avec les Maures de Saint-Louis, les européens en aurait fait le mot « SENEGAL ».

Saliou Kandji (2006) réfute ces deux hypothèses en faisant remarquer qu’au 11ème siècle il n'y avait ni Berbère, ni Arabe sur la rive droite du fleuve Sénégal. Ignorant les réalités socioculturelles et linguistiques locales, les Européens se tromperaient. Le savant cheikh Anta Diop a dénoncé cette forme de racisme développé par le colonialisme : la «recherche du blanc mythi­que » qui servait à expliquer toute manifestation culturelle négro – africaine, entaché du mé­pris culturel de certains « Africanistes ». En effet, à cette époque le fleuve Sénégal et ses rives s'appelaient SANGHANA. Le terme SANGHANA vient du négro – africain, et non de l'arabe hassania (Ibid. 1971).

Tenant compte des données géographiques, historiques, archéologiques et socio – culturelles, la véritable étymologie serait plutôt :

SIN ou SANGHANNA = SANGHAAN = SENEGAAL

« SANGHAANA » est un mot négro-africain qui désigne : une personne, un village, un pays ou un cours d'eau. Outre cette donnée linguistique, il porte une signification objective. A cette époque (au 11eme siècle), cette partie de l'Ouest africain était peuplée par des sérères, des soninkés, des wolofs et des peuls (comme aujourd'hui). D’après Al Bakry, SNG(A)N 16 désignait, certes « la ville à cheval sur les deux rives du fleuve », mais aussi les pays s'étendant au Nord et au Sud de ce même fleuve. Le SANGHAANA formait un royaume, vassal du grand Empire du Ghana.

L’histoire du Sénégal témoigne d’un pays qui a toujours été ouvert aux vents de l'extérieur. Jusqu'au IXe siècle, plusieurs peuplades dominatrices sont venues, en premier lieu, du Maghreb puis du Soudan islamisé. Le début de l'islamisation du Sénégal remonte avec l'incursion des Almoravides. Les petits royaumes qui s'étaient formés le long du fleuve Sénégal et convertis à l'islam, comme celui du Tékrour autour de Podor, s'allient avec les Almoravides, ouvrant ainsi autant de portes à la poussée de l’Islam en territoire sénégalais fort animiste.

Le Sénégal, du XVIIe au XVIIIe siècle, sera marqué par l’intensificationde la traite des Noirs avec l'entrée en jeu des Français et des Anglais. Les villes de Saint-Louis et de Gorée en seront les principaux centres. Le XIXe sièclesigne la campagne pour l'abolition de l'esclavage côté occidental, qui aboutit à la loi du 29 mars 1815. Mais celle-ci ne sera effective qu'en 1848 pour la France, après les Anglais. La colonisation va prendre le relais de l’esclavage et ce n’est qu’en 1960 que le Sénégal retrouve sa souveraineté en tant qu’Etat Nation.

L’histoire coloniale nous plonge dans les vieilles relations entre la France et le Sénégal. Malgré les visées et intérêts majeurs de la métropole, on note une tentative française d’édifier un Etat moderne en Afrique. Ainsi, en 1659, les Français fondent la ville de Saint-Louis dans le nord du Sénégal et en 1697, ils enlèvent l’île de Gorée aux Hollandais. Le général Faidherbe mène, entre 1854 et 1865, une politique d'expansion en combattant tous les chefs coutumiers de royaumes et d’empires. Cette conquête s’est achevée vers 1890 avec la création d’un réseau ferroviaire. En 1895, le siège de l'Afrique Occidentale Française (AOF) est fixé à Dakar. Dés lors, le Sénégal fut doté d'un statut privilégié avec l’instauration des 4 communes de : Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis qui faisaient des natifs de ces quatre villes des citoyens français à part entière, comme ceux de la France métropolitaine.

Si on classait les pays africains francophones, on pourrait dire que le Sénégal 17 est le premier élève français en matière de démocratie et de Droits de l’Homme. C’est l’un des rares (ou le seul) pays africains francophones à ne pas connaître de régime militaire, de remous ethniques 18 , de coup d’état militaire, et à avoir réussi une alternance politique par la voie des urnes 19 . Les problèmes politiques sont débattus au sein des instances et des institutions politiques de la République : au parlement, au niveau des instances des partis politiques, au niveau des médias qui sont très variés, diversifiés et présents.

La légendaire « Téranga » (hospitalité en wolof) sénégalaise n'est pas peut-être surfaite. C’est à n’en pas douter, le résultat d'un brassage séculaire de populations et de cultures au cours de l’histoire. Pays de culture et de tolérance, il est dit « havre de paix » sur un continent en proie à des conflits armés, des guerres intra-étatiques, des guerres inter-ethniques et religieuses. Il est engagé depuis son indépendance dans une dynamique de changement et de progrès politique.

La moitié de la population20 est « urbaine » ou semi-urbaine, avec une forte ruralisation de l’espace urbain. Les paysans et les éleveurs, de par l’exode rural massif depuis les premières sécheresses des années 70, ont envahi les villes et principalement la ville de Dakar, créant ainsi des bidonvilles et imposant en quelque sorte leur culture rurale à la ville d’accueil. Il est fréquent de croiser dans certaines rues de la capitale des animaux en divagation (moutons, chèvres, poules, canards et même des vaches).

L’insalubrité urbaine s’explique en partie de par des habitudes rurales consistant à vivre avec les déchets domestiques et à faire ses besoins naturels derrière les concessions. Les ruraux ont également investi le commerce dans une dynamique informelle, inorganisée et ne respectant aucun principe administratif de l’activité commerciale. Ils occupent les trottoirs où ils exposent leurs marchandises en jouant au chat et à la souris avec la police à longueur de journée, en agressant aussi les acheteurs, les habitants et les touristes.

Le pays compte une vingtaine d'ethnies21. La population est composée dans sa majorité de musulmans, et d’une minorité de chrétiens et d'animistes. Le français est la langue officielle, elle cohabite dans la vie courante avec plusieurs langues nationales dont le diola, le malinké, le pulaar, le sérère, le soninké et le wolof. La promotion de ces langues dans l'enseignement est devenue une priorité nationale. Au Sénégal, tout le monde reconnaît le wolof comme lingua franca, c’est à dire la principale langue de communication dans le pays (Makhtar Diouf, 1998, 87).

Notes
15.

« Selon l’aphorisme des italiens : « Traduttore, traditore ».

16.

Dérivée de la cursive nabatéenne, l'écriturearabe ne notait – à cette époque - que les consonnes et les voyelles longues (i) et (u), mais jamais les voyelles brèves (selon l’Auteur).

17.

Sa superficie est de 197 000 km2 avec une population de 9,8 millions d’habitants (avec une densité de 51 habitants au Km2). Son PNB est de 4,7 milliards de $, avec en moyenne 480$ par habitant. Sa fécondité est de 5,7 enfants en moyenne par femme. L’espérance de vie est de 53 ans (Bilan du Monde de 2006).

18.

La rébellion en Casamance, débutée en 1982, est en train de devenir une véritable lutte armée de libération, car les rebelles ne demandent ni plus ni moins que l’indépendance de la Casamance. Avec plus d’un quart de siècle de guerre larvée entre l’armée nationale du Sénégal et l’aile armée du MFDC (Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance). Il faut rappeler les principes d’indépendance et d’autonomie du peuple de Casamance. En 1857 les Diolas, très indépendants et non habitués à vivre sous une quelconque autorité, s'insurgent contre les colons Français. Ils attaquent Carabane en 1860. Le capitaine Protêt, fondateur de Dakar en tant que capitale du Sénégal, fut tué d'une flèche empoisonnée à la bataille de Hillol le 9 mars 1860 par les Diolas. Dans le cimetière de Carabane, Protêt est enterré selon ses souhaits, debout face au rivage avec deux trous en face des yeux pour guetter l'ennemi. Les trous ont été rebouchés depuis cette époque.

19.

De 1960 à aujourd’hui, le Sénégal a eu trois présidents de la République : Léopold Sédar Senghor (1960-1980). Il cède volontairement le pouvoir à Abdou Diouf (1981-2000) son Premier ministre car la Constitution le permettait ; Abdou Diouf a été battu démocratiquement par Abdoulaye Wade (depuis 2000) qui a été réélu au premier tour en 2007 pour un mandat de 5 ans

20.

Estimée à 9,8 millions d'habitants, sa population est relativement jeune, près de 58% des citoyens ont moins de 20 ans. Cette population est inégalement répartie sur le territoire national. Si la densité moyenne nationale est de 51 habitants au km2, elle est de 2 710 habitants au km2 à Dakar et de 6 habitants au km2 à Tambacounda.

21.

Les ethnies les plus représentatives sont les Wolofs (43,7%), les Haalpulaar qui regroupent les Toucouleurs et les Peuhls (23,2%), les Sérères (18%), les Mandingues, les Bassaris (3,5%), les Diolas et les autres ethnies du sud du pays (4,7 %), avec 90% de musulmans, et 10% de chrétiens et d'animistes (Recensement de 1998).