Entretiens avec Ousmane

Ousmane, 35ans, déficience mentale, guinéenne, depuis 3 ans dans la rue au Sénégal, 2 enfants, répudiée

le 1er mai 2003 à 21H45

Ousmane parlait avec des lépreux. Elle est debout ; le bébé sur son dos suce un bout de pain. Pendant tout l’entretien son jeune garçon court de ci et de là dans la rue, au milieu de la circulation. Les gens s’attroupent autour de nous, regardent et écoutent.

Alioune « Comment vas-tu ? »

Ousmane : « Ca va beaucoup mieux ! »

Alioune « Est-ce que tu as trouvé une chambre en location ? »

Ousmane : « J’ai cherché partout dans le quartier, mais je n’ai pas pu trouver ! »

Alioune « Regarde un peu vers le centre, là où les femmes pilent le mile ou font le linge »

Ousmane : « C’est dangereux, parce que moi, je ne peux pas habiter avec une autre femme. »

Alioune « Avant, où habitais-tu ? »

Ousmane : « Avant j’étais avec une amie guinéenne. Depuis qu’elle est rentrée, je suis dans la rue. »

Alioune « Continue à chercher, descend vers Sandaga, là où il y a des petites chambres.

Ousmane : « Si je trouve, il me faut une avance ! »

Alioune « Je te donne mon numéro de téléphone. »

Ousmane : « Où habites-tu ? »

Alioune « J’habite à Hann. »

Ousmane : « Où c’est ? »

Alioune « C’est un petit village à côté de la mer. »

Moment de détente et de plaisanterie

Alioune « On dirait que vivre dans la rue te plait ! »

Ousmane : « Mais que faire ? Je n’ai pas le choix, mais ça ne me plait pas ! »

Alioune « Et tes relations avec les autres lépreux ? Tu ris et tu fais des farces avec eux ! »

Ousmane : « Que faire ? Ce qui me plait et ce qui me plait pas… il faut essayer de rendre la vie un peu agréable. »

Alioune « Et les autres ? est-ce que vous vous entendez bien avec eux ?

Ousmane : « Des fois, il y a quelques discussions, surtout quand un bienfaiteur se présente pour donner l’aumône. « 

Alioune « Qu’est ce que vous ressentez d’être dans la rue ? »

Ousmane : « Il faut être franche, j’ai vraiment honte. Mais c’est le destin. Il faut l’accepter tel qu’il est. »

Alioune « Et vos relations avec vos parents ? »

Ousmane : « Depuis que j’ai quitté la Guinée, je n’ai plus de nouvelles d’eux. »

Alioune « Et votre mari ? »

Ousmane : « Il a disparu. Il paraît qu’il est à Tambacounda232 »

Alioune « Et vos enfants, qui les nourrit ? »

Ousmane : « Moi, en demandant de l’aumône. »

Alioune « Est-ce que les gens vous aident ? »

Ousmane : « A part ceux qui donnent l’aumône, pas d’autre aide. »

Alioune « Est-ce que des œuvres sociales ou humanitaires vous aident ? »

Ousmane : « pas d’aide d’aucune action sociale ou humanitaire. Personne ne pense à nous aider… rien, rien du tout ! »

Alioune « Et le gouvernement ? »

Ousmane : « Pour nous le gouvernement n’existe pas, si ce n’est la police qui vient nous embêter souvent en nous disant : « Quittez ici ! Le trottoir est interdit pour vous. Circulez ! ou attention, la prochaine fois, on vous embarque ! »

Alioune « Quels sont vos projets immédiats ? »

Ousmane : « Trouver une chambre pour m’abriter et avoir de quoi nourrir mes enfants ! »

Vos projets à l’avenir ? »

Ousmane : « Trouver un emploi quelconque : bonne, vendeuse, lingeuse ou autre »

Alioune « Vous ne voulez pas retrouver votre mari ? »

Ousmane : « Si, mais lui, est ce qu’il voudra me retrouver ? Sinon, pourquoi m’avoir abandonnée ? »

Alioune « C’est dangereux la nuit en centre ville… Où peut-on te rencontrer la journée ? »

Ousmane : « La journée je suis au marché Sandaga, là où on vend de la viande. »

Alioune « Continuez à chercher. Quand vous trouverez une chambre, téléphonez moi pour que je vienne d’urgence payer l’avance ».

Ousmane : « D’accord, mais c’est très difficile ! »

Je lui ai donné 1000F et 100F à chacun de ses enfants en lui disant « Au revoir. Gardez bien mon numéro de téléphone. Je vous rembourserai la communication ».

J’ai donné 500F à Bana, 100F à chacun des deux hommes atteints de la lèpre autour d’Ousmane. Tous les deux sont des « parents » d’Ousmane.

Notes
232.

Capitale du Sénégal oriental