V) « Vivants poissons dans la mer »

‘Tu les désires, ces poissons vivants dans la mer. Tels, je te les donnerai, – ou rien. Vivants poissons dans la mer3695.’

Faire retour sur la relation entre Jacques Dupin et Alberto Giacometti à ce stade de notre réflexion, c’est éprouver le curieux sentiment de nous être davantage servi de ses écrits pour notre propre compréhension de l’œuvre de Giacometti que pour les éclairer eux-mêmes, sinon en montrant leurs liens avec un certain nombre d’autres textes. C’est que ces textes conjuguent à la fois une approche « poétique »3696 de l’œuvre, avec des images qui sont celles de ses poèmes, et l’extrême clarté du propos qui tient à la destination du texte. Jean Genet, par exemple, lorsqu’il écrit son texte, ne tient compte que de ses propres préoccupations. Jacques Dupin, lui, écrit un texte de commande pour Maeght, la première monographie sur l’artiste. Il lui faut donc rendre son texte le plus accessible possible au lectorat plutôt large que vise la monographie, et il doit s’effacer devant le souci constant de servir la compréhension de cette œuvre. C’est toujours un poète qui écrit, sur le « même bureau »3697 que celui où il écrit ses poèmes, et avec des passages qui souvent touchent au poème en prose3698, mais en réduisant la part de l’obscurité par un souci d’intelligibilité plus grand que celui qui écrit pour les happy few. Ce funambulisme entre critique et poésie des Textes pour une approche touche à une précision extrême qui décourage doublement le commentaire. En effet, à la difficulté inhérente à toute approche critique d’une parole poétique – qui fait dire à Henri Maldiney à propos d’André du Bouchet par exemple qu’il est impossible d’en « parler en termes propres qui ne seraient ses propres termes »3699 – s’ajoute de manière oxymorique celle d’une limpidité de propos qui disqualifie toute tentative d’éclaircissement et fait courir le risque de la paraphrase. Du fait de ces caractéristiques, ce texte fournit en outre, par cet effort de précision qui est le sien, le meilleur commentaire possible pour sa propre œuvre poétique. Les affinités sont grandes, en effet, entre cette œuvre et celle de Giacometti. Le poète se nourrit de ce dont il a pu prendre conscience en voyant Giacometti à l’œuvre et en faisant effort pour formuler ses propositions quant au sens de cette recherche. Jacques Dupin est ainsi celui des auteurs de notre corpus dont l’œuvre fait l’objet du plus grand nombre de rapprochements avec celle de Giacometti, la critique ayant massivement puisé dans ses textes sur Giacometti pour éclairer sa poésie. Il n’y a donc pas lieu ici de répéter ces analyses3700, et si nous revenons ici vers Jacques Dupin, c’est d’abord pour donner une vision synthétique de sa relation avec Giacometti, et ensuite pour mettre l’accent sur les points qui nous paraissent essentiels de son propre rapport à la technique du « faire-défaire-refaire »3701.

Notes
3695.

Jacques Dupin, Moraines, Le Corps clairvoyant, 1963-1982, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1999, p. 185.

3696.

Pour Dominique Viart [L’Écriture seconde, la pratique poétique de Jacques Dupin, Paris, Galilée, 1982, p. 11], Jacques Dupin « mêle et fond dans un même creuset la densité poétique de l’écriture et l’acuité à la fois savante et sensible à l’exigence de sa perspicacité critique. Exemple peut-être le plus remarquable de cette rencontre poésie / critique, les Textes pour une approche, consacrés à Giacometti […] donnent, aux côtés de nombreux de moins grande ampleur, pour la plupart rassemblés dans L’Espace autrement dit, à lire un autre Jacques Dupin, celui des critiques d’art poétiques ».

3697.

Voir « Entretien avec Jacques Dupin », Prétexte, n°9, printemps 1996, p. 45 : « À une exception près, un poème sur Malévitch, [mes textes esthétiques] sont tous des textes de commande ou de circonstance. Les poèmes aussi, peut-être, à la réflexion. Écrits sur la même table, et avec le même désir ».

3698.

Ces textes « se lisent comme le plus achevé des poèmes », idem.

3699.

Henri Maldiney, « Les ‘blancs’ d’André du Bouchet », op. cit., p. 213.

3700.

Sur les liens entre l’œuvre critique de Jacques Dupin et son œuvre poétique, on se reportera en premier lieu à Dominique Viart, L’Écriture seconde, la pratique poétique de Jacques Dupin, Paris, Galilée, 1982. Pour le critique, cette évocation d’autrui « avec un langage dont la qualité et la valeur poétique abolissent presque toute distinction formelle entre la poésie et la critique » (p. 11) dépasse l’écriture au second degré du commentaire et crée « une écriture qu’on ne peut dire proprement critique ou poétique, mais qui est à la fois poésie et critique, ‘première’ et ‘seconde’ » (p. 12). Il nous semble néanmoins qu’il n’est pas possible de mettre sur le même plan à cet égard comme le fait Dominique Viart (p. 11) Jacques Dupin, Yves Bonnefoy, René Char et André du Bouchet. Il nous semble que lire les Textes pour une approche ne demande pas le même effort que lire Le Corps clairvoyant, alors que lire Qui n’est pas tourné vers nous demande le même effort que lire Dans la chaleur vacante. À cet égard, il faudrait distinguer la pratique d’Yves Bonnefoy et de Jacques Dupin d’un côté, et celle d’André du Bouchet et de René Char de l’autre. La distinction devient même encore plus évidente si on compare les premiers textes critiques d’André du Bouchet et ceux qu’il a écrit à partir de Qui n’est pas tourné vers nous. Dans le premier cas la violence faite à la langue, les images employées ne compromettent pas la compréhension (dans une certaine mesure) du texte à la première lecture, le souci de l’intelligibilité prime tout de même sur l’aventure de la langue, alors que les textes de René Char et d’André du Bouchet à partir de Qui n’est pas tourné vers nous s’adressent à un lecteur prêt à revenir sur ce qu’il a lu, à chercher, à interroger… L’intégrité de la démarche poétique prime alors sur le souci d’être compris et la part de l’implicite est plus grande que dans les textes sur l’art de Jacques Dupin ou Yves Bonnefoy. Mais, encore une fois, cela tient au choix du mode de publication, au lectorat visé. Char et du Bouchet n’auraient peut-être pas voulu écrire d’aussi gros volumes que le Miró de Dupin ou le Giacometti d’Yves Bonnefoy, mais ils n’auraient pas pu, non plus, tenir une telle densité de langue sur cinq-cents pages.

Domique Viart, dans ce livre – dont le seul choix de la couverture traduit la place qu’y occupe Giacometti – effectue quelques rapprochements entre les Textes pour une approche et l’œuvre poétique de Jacques Dupin sur de nombreux points essentiels que nous avons rencontrés pendant notre parcours. Parmi eux, notons ceux qui nous semblent particulièrement importants :

- La question de la violence et de la cruauté à partir de la thématique du meurtre, à la fois comme violence initiale, mais également dans son lien avec la répétition. Le lien est alors fait entre cette violence et la pratique d’écriture de Jacques Dupin (pp. 33-40).

- L’éclatement et la durée qui en résulte, celle de la « tension interminable de l’instant » (p. 45), l’écriture du jaillissement (pp. 41-52).

- La question de l’œuvre incessante, le rapport de l’écriture à l’attente. La nécessité de retravailler, de reprendre sans cesse l’œuvre passée (pp. 53-62).

- La question du désir : la femme, tension vers l’autre et violence (pp. 89-102).

- L’ouverture : blessure et transgression d’un interdit. La multiplicité des attaques (pp. 105-118).

- La dynamique de la contradiction, l’oxymoron. Le vide. (pp. 131-146).

Roger Cardinal pour sa part, dans « Approximating Giacometti » [From Rodin to Giacometti, op. cit.] part des Textes pour une approche pour aller vers l’œuvre poétique. Attention, l’auteur confond (p. 152) le texte paru dans Cahiers d’art en 1954 et « La Réalité impossible » de 1978, alors que ce sont deux textes différents. Il revient sur la manière dont ces deux recherches s’affirment comme la quête d’un objet fuyant et impossible à saisir (p. 160) et rapproche des métaphores employées par Dupin dans son œuvre poétique et dans les Textes pour une approche (p. 160). Il revient également sur la destruction comme « principe de création » et comment cette méthode est également celle de Jacques Dupin dans son écriture poétique (pp. 160-162). Il évoque également les questions du jaillissement (p. 163), de la distance (p. 164), du sacré (p. 165) et de l’impossible, du rapport à l’échec (p. 166).

Enfin Michel Collot, dans « L’Écriture et le chaos » [L’Injonction silencieuse, cahier Jacques Dupin, Paris, La Table Ronde, 1995, pp. 97-106] étudie la façon dont les écrits sur l’art comme la poésie de Jacques Dupin apparaissent sous-tendus par « une relation intime au chaos, dont [son œuvre] tire son pouvoir d’ébranlement, et sa puissance de surgissement » (p. 97). La « dissolution de la forme humaine » dans la transgression de l’interdit qui nous sépare des sculptures de Giacometti y est mise en rapport avec sa poésie, et avec le mouvement du faire/défaire dont Michel Collot perçoit les « deux aspects » à la fois « antagonistes et complémentaires » (p. 103).

3701.

David Sylvester, En regardant Giacometti, op. cit., p. 129.