Avant propos

La culture urbaine contemporaine semble interdire de ne pas aimer la nature. Dans notre modernité, sourd de toute part un message d’amour adressé à « la nature », à « la planète » ou à « l’environnement ». Ce message est fortement présent dans les publicités, qui mettent toujours en scène des objets sans défauts (tels que des voitures « écolonomiques ») possédés par des gens heureux qui se meuvent dans des paysages de rêve. Cette adoration est aussi imprimée sur les sacs plastiques vendus par les enseignes de la grande distribution. Sur les sacs, Leclerc assure préserver la terre, et Carrefour y affirme protéger la vie. Nous croisons différentes formes de cette déclaration d’amour dans la rue, dans le métro, dans les commerces, sur les emballages des produits que nous consommons. Elle est devenue une rubrique incontournable des magazines et des journaux, télévisés ou non. L’amour de la nature est un sentiment à l’état gazeux : il filtre de partout et esthétise jusqu’aux enseignes des industries les plus polluantes (énergie, agroalimentaire). Aimer la nature est devenu un impératif, une injonction. Ce discours amoureux est essentiellement communiqué par l’intermédiaire de puissantes firmes qui produisent industriellement des biens de consommation. Les acteurs politiques le portent aussi, surtout en période électorale. Or, les « avancées » législatives concernant la protection de l’environnement sont généralement le fruit de luttes d’intérêt entre gouvernements, lobbys et citoyens. Et si l’action de ces derniers est généralement occultée, de Kyoto au Grenelle de l’environnement, c’est encore au nom de l’amour pour la terre mère que les responsables politiques promettent de punir quiconque porterait atteinte aux écosystèmes et à la biodiversité (alors que ces dispositifs peuvent conduire à transformer la pollution en marchandise).

Bron, 2002
Bron, 2002

En parallèle, la mesure chiffrée de la « destruction de la planète », ainsi que les images catastrophiques des dérèglements climatiques et écologiques, sont omniprésents dans notre quotidien. Le spectacle de la nature en péril, porté par un discours culpabilisant adressé à chaque individu, sous-tend le fol amour. Les chiffres mobilisés dans ce cadre se veulent – et sont – alarmants. Ils nous montrent qu’aucune amélioration significative n’a accompagné l’essor de la « prise de conscience » qui marque les dernières décennies. Pire, à chaque nouveau reportage, nous découvrons que la destruction des écosystèmes se poursuit et s’accélère – chez nous (qui sommes pourtant « soucieux » de l’écologie), comme chez les autres (les Chinois, censés tout dévorer, comme les fourmis). Il nous est aussi montré combien les problèmes écologiques vont de pair avec des problèmes sociaux. Une équation terrifiante d’évidence nous est fréquemment rappelée : la richesse et le mode de vie des uns est le carcan des autres. Nous semblons alors pris dans une matrice culturelle à double face. D’un côté, en interdisant de ne pas aimer la nature et en affirmant « agir pour la planète », elle porte un discours amoureux qui innocente le système de production dont procèdent nos pratiques quotidiennes. D’un autre côté, elle motive à décrire et à dénoncer la progression d’une catastrophe, tout en restreignant le champ des solutions à des actions individuelles (on parle alors de « sensibilisation » et de « prise de conscience »).

C’est très exactement la structure narrative qu’ont adoptée, entre autres, les « documentaristes » Al Gore et Yann Arthus-Bertrand. Home (2009), diffusé gratuitement à échelle mondiale, débute ainsi : « Écoute-moi s’il te plait, tu es comme moi : un Homo sapiens, l’homme qui pense. La vie, ce miracle dans l’univers, est arrivée il y a presque 4 milliards d’années, et nous, les hommes, il y a seulement 200 000 ans. Et pourtant nous avons réussi à bouleverser cet équilibre si essentiel à la vie sur terre. Écoute bien cette histoire extraordinaire qui est la tienne, et décide de ce que tu veux en faire ». Le documentaire, uniquement fait de vues aériennes, est commenté par un texte scientifiquement approximatif (la nature est équilibre, Homo est la seule espèce à s’être établie sur tous les continents…), et culturellement chargé de clichés (lorsqu’il est question d’origine, viennent des images d’Afrique (sur fond sonore de tamtam), et lorsqu’il est question de croissance, viennent des images de villes et d’industries chinoises). Durant la projection, chaque individu est interpellé (tutoyé) dans le but de le faire « changer de modèle » (« chacun peut agir, du plus pauvre au plus riche » dit la voix off). La capacité individuelle de faire des choix est présentée comme le moyen de « sauver la planète » (« je sais qu’un homme même seul peut abattre tous les murs », dit Arthus-Bertrand). Ainsi, si chacun réfléchissait bien, nous pourrions déboucher « ensemble » sur un nouvel ordre social.

Ce film, comme celui d’Al Gore, s’achève sur une énumération des « progrès » récents. « L’éducation » (au Bengladesh et au Lesotho) y figure en première place1. Il n’est pas question de remettre en cause la bonne volonté des auteurs, mais il me semble que la touche d’optimisme qui clôture ces documentaires n’est pas simplement l’expression d’un espoir, ni même un contrepoids au catastrophisme dont pourraient être taxés leurs films. Elle me paraît plutôt relever d’une trame culturelle à double face. D’un côté, l’individu y est considéré comme responsable de la situation actuelle et comme décideur des changements futurs ; d’un autre côté, des organisations, des entreprises et des institutions sont présentées comme les acteurs des changements actuellement visibles (des résultats). Dans Home, si les gouvernements peuvent être critiqués de façon très généraliste, aucune firme ou multinationale n’est jamais visée. Seul le tu désigne une responsabilité. Et si des secteurs d’activité (pétrole, transport, agriculture) sont montrés à l’écran, le problème ne semble pas tenir à des acteurs puissants, mais à l’usage qu’en fait chaque individu. Chaque tu est interpellé de façon équivalente, sans distinction d’origine sociale, de comportement de consommation ou d’implication dans l’action militante, ce qui le rend très impersonnel.

Concernant les solutions qui sont portées à l’écran, elles consistent d’une part à consommer de façon responsable, et d’autre part à remplacer le pétrole (nommé « poche de soleil ») par des énergies « renouvelables » (vent, houle, lumière). « Il faut lever les yeux vers le ciel », conseille Arthus-Bertrand, car « en une heure, le soleil donne à la terre l’énergie consommée par toute l’humanité en un an. / Il faut cultiver le soleil [image de champs de panneaux solaires] »). Ces solutions seraient le signe d’une nouvelle ère, fondée sur « la mesure, l’intelligence et le partage ». On peut cependant remarquer qu’elles consistent à remplacer du mauvais (commerce, pétrole), par du bon (commerce équitable, énergies propres). Elles ne proposent à l’imaginaire et au désir aucune piste pour envisager le « changement de modèle », qui est pourtant présenté comme un impératif. S’il est affirmé que nous avons le pouvoir de changer, aucune des luttes de ceux qui changent effectivement leur rapport à la nature n’est portée à la connaissance des spectateurs. Aucun des phénomènes sociaux alternatifs déjà existants n’est donnée à voir2. Les mobilisations citoyennes ayant abouti à des résultats ne sont jamais évoquées, alors qu’elles pourraient nourrir notre imaginaire et permettre des identifications. Seules des solutions de remplacement de quelques éléments du « modèle » sont mises en scène.

Le documentaire s’achève donc sur un vide, et notamment sur un vide de corps, qui sont toujours vus de trop loin pour pouvoir y déceler des personnes, des visages et des émotions. De fait, le film ne me semble pas pouvoir atteindre son objectif. Il ne parle ni de dépense (au sens de Georges Bataille), ni de plaisir, de création, de débordement ou encore de mort et de destruction. Il décrit (joliment) une catastrophe, identifie un responsable abstrait, mais évite la question des structures de pouvoir comme celle des dissidences et des contre-pouvoirs. Il ne déplie3 pas non plus la complexité affective de notre implication dans ces structures. Si la surconsommation de pétrole est au centre de la dénonciation, aucun ordre social n’est montré, et aucun devenir autre n’est présenté. L’individu est culpabilisé, mais l’esthétique du film ne lui permet pas de se connaître, de se comprendre et de se critiquer (Al Gore y parvient mieux). Si les informations données peuvent toucher, réussissent-elles à nous faire passer de la culpabilité à la créativité ? L’avenir est présenté comme une rupture historique qui se déclencherait suite à une prise de conscience, suite à une somme de décisions individuelles – isolées mais identiques.

Ainsi, s’il est dit que nous avons dix ans pour « inverser la tendance » avant la catastrophe, ce que le changement comportera de perte, de drame, de malaise ou de désordre, n’est pas envisagé. Comment agir si l’imagination ne peut entrevoir (ou fantasmer) ce qu’une action comporte d’abandon, d'oubli, de conflit, de danger, mais aussi de hasard, de dépense, de débordement et de plaisir ? Les structures de pouvoir qui nous assujettissent n’étant pas mises à jour, comment métamorphoser le « sentiment de soi » qui aujourd’hui passe par la consommation ? Comment changer sans entrevoir des plaisirs, sans être rassuré, sans travailler un désir de passage à une autre forme de sociabilité et d’individualité ? Dépourvu d’amour et de haine, l’avenir est passé au bleu4.

Il s’agit bien ici d’un texte culturel de très large diffusion. Al Gore et Yann Athus-Bertrand l’ont simplement relu à leur manière. Car tout a déjà été dit. Ma génération a été nourrie de ces discours et de ces chiffres. Elle a assisté aux émissions du Commandant Cousteau, puis à celles de Nicolas Hulot, ainsi qu’aux reportages animaliers du National Geographic Channel. Elle a suivi pendant un temps l’avancée du désert en Éthiopie (« rien qu’une chanson pour eux, c’est beaucoup mais c’est bien peu » s’égosillait-on à la télévision). Elle a accompagné la disparition des baleines et des dauphins, puis la destruction de l’Amazonie. Elle sait depuis vingt ans que les abeilles, et avec elles la pollinisation, sont menacées par les pesticides agricoles. Elle a « conscience » de l’indécence de la taille des budgets militaires au regard du budget nécessaire à la résolution des problèmes d’accès à l’eau potable. La « sensibilisation » aux problèmes sociaux et écologique n’est pas nouvelle, mais, outre sa relative inefficacité, il semble qu’elle soit frappée d’oubli aussi rapidement qu’elle est encensée à chacune de ses nouvelles apparitions médiatiques. Pourtant, elle est sincère et bien intentionnée. Mais, à mon avis, elle cherche trop à « faire changer les gens », plutôt que de s’inclure en eux, de produire une autoconnaissance et d’entreprendre effectivement un changement. Par la dénonciation, elle voudrait un résultat éclatant, provoquer une révélation et une conversion générale.

Notes
1.

Cette thématique sera reprise lors du débat qui suivit la projection du film sur France 2. Maud Fontenoy, navigatrice, explique à l’antenne que les enfants français ont plus conscience de la pollution que les enfants marocains qu’elle a rencontrés. L’éducation serait donc la première réponse à la question « comment sauver la planète » (titre du débat) ?

2.

Pour ne prendre que quelques exemples : au Brésil, le Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terres (MST) structure une lutte qui vise la sécurité alimentaire et produit des semences biologiques ; en France, les AMAP (Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne) permettent de consommer des aliments qui échappent en partie à l’agrobusiness, visent une gestion démocratique de la production et une gestion écologique des milieux. Enfin, dans le monde entier, des groupes cherchent à faire émerger des économies locales indépendantes (beaucoup sont rattachés au mouvement Via Campesina).

3.

J’emprunte la notion de pli à Gilles Deleuze, mais surtout à la façon dont elle est travaillée par Anne Cauquelin (2002), au sujet du paysage.

4.

L’expression désigne l’acte par lequel nous omettons tout ou partie d’un message.