II.4. Discussion

Dans cette étude, nous avons examiné la latéralisation fonctionnelle de la région OTv lors de la lecture de mots chez des lecteurs français, qui ont été classés comme dominants HG ou dominants HD pour le langage à l’aide de l’EEG. Deux hypothèses, l’une visuelle l’autre « interaction », sur l’origine de la latéralité fonctionnelle de la région OTv ont été testées. L’hypothèse visuelle suppose que la latéralisation dérive de l’asymétrie hémisphérique du traitement de l’information visuelle de bas niveau : une latéralisation de l’activité OTv devrait alors être observée à gauche chez nos deux groupes de sujets. Au contraire, l’hypothèse « interaction » prévoit que la latéralisation fonctionnelle de la région OTv dérive de la latéralité des structures sous-tendant la production du langage : nous devrions alors observer une latéralisation de l’activité OTv à droite lors de la lecture de mots chez les participants atypiques (dominants HD pour la production du langage) mais une latéralisation à gauche chez les participants typiques (dominants HG).

La région OTv gauche : région «carrefour »

Nos résultats sont clairs : nous n’avons trouvé aucun indice en faveur de l’hypothèse visuelle (traitement d’information visuelle de bas niveau), alors qu’une corrélation parfaite a émergé entre l’index de latéralisation obtenu dans la tâche de génération de verbes et l’index de latéralisation fonctionnelle de la région OTv obtenu dans la tâche de lecture de mots parafovéaux. Ce résultat suggère que la latéralisation fonctionnelle de la région OTv lors de la lecture puisse être fonction de l’interaction avec d’autres structures antérieures sous-tendant le traitement du langage, plutôt qu’une conséquence de l’asymétrie hémisphérique du traitement visuel de bas niveau. Autrement dit, le traitement visuel des mots dans la voie visuelle ventrale se réalise sous l’influence « top-down » des réseaux neuraux sous-jacents au traitement du langage, ce qui renforce l’idée que cette région sert de « carrefour » (Posner and Carr, 1992) entre traitement visuel et langagier et n’est pas elle-même le siège de la représentation abstraite de la forme visuelle de mots.

Les effets « top-down » : objets vs. mots

L’idée que les effets « top-down » des régions corticales antérieures pourraient avoir une influence décisive sur le traitement des stimuli dans la région OTv a également été récemment proposée dans le cadre de la reconnaissance d’objets. Une étude en MEG (Bar et al., 2006) a mis en évidence une facilitation « top-down » lors de la reconnaissance visuelle d’objets. Bar et al. (2006) ont ainsi montré que la reconnaissance d’objets évoquait une activité dans le cortex orbito-frontal 50 ms plus tôt que l’activité dans la région OTv. L’activité du cortex orbito-frontal était en outre modulée par l’information de basse fréquence spatiale. Sur la base de ces observations, les auteurs ont suggéré que la région préfrontale serve à la reconnaissance des objets via des connexions « top-down » en fournissant une « conjecture initiale » sur l’identité des objets. Cette « conjecture initiale » réduirait l’ensemble des interprétations probables de l’image de l’objet entrée dans la région OTv, et serait intégrée avec une analyse « bottom-up » du stimulus facilitant la reconnaissance de l’objet. Nos résultats, combinés à ceux d’autres études, ne permettent pas d’établir une comparaison directe entre la reconnaissance d’objets et de mots. Pourtant il est tentant de supposer que quelques principes communs sous-tendent le développement des représentations visuelles des objets et des mots dans la région OTv.

Origine commune de la latéralisation?

Je voudrais recommander la prudence sur l’explication des résultats: théoriquement, une autre possibilité serait que la latéralisation des processus langagiers antérieurs et la latéralisation des processus visuels sous-tendant la lecture pourraient reposer tous les deux sur une troisième variable, génétique ou environnementale (pour une revue voir Vallortigara and Rogers, 2005). Un cas extrême de ce scénario serait une inversion complètement en miroir de la latéralité de toutes les fonctions chez les participants dominants HD. Pourtant, au moins une étude a montré que l’asymétrie anatomique atypique du cerveau n’est liée ni à une latéralisation fonctionnelle atypique (à droite) du langage ni à une latéralité manuelle atypique (à gauche) (Kennedy et al., 1999; voir aussi Sun and Walsh, 2006 pour une revue). Cela suggère que toutes les asymétries (anatomiques et fonctionnelles) ne soient pas définies par la même origine comme proposé par certaines études (Klar, 1996; Annette, 1985). Par ailleurs, des études précédentes sur les cerveaux des grands singes ont suggéré que les structures frontales associées à la capacité langagière aient existé même avant que l’être humain ait évolué (Cantalupo and Hopkins, 2001) tandis que la lecture et l’écriture sont des compétences humaines relativement récentes utilisant des structures occipito-temporales qui n’étaient pas initialement conçues dans le but de lire (Dehaene et al., 2007). Il semble donc peu probable que la latéralisation fonctionnelle de cette région lors de la lecture soit dictée par la même variable qui guide aussi la latéralisation des processus langagiers frontaux. La corrélation entre l’index de latéralisation frontale pour la génération de verbes et l’index de latéralisation OTv pour la lecture parafovéale de mots dans notre étude suggère donc plutôt que ces deux fonctions fassent partie d’un même réseau langagier.

La dominance hémisphérique pour le langage and l’avantage du (demi-)champ visuel pendant la décision lexicale parafovéale

Par ailleurs, il est intéressant de constater que dans notre étude, les données des potentiels évoqués étaient beaucoup plus claires que les données comportementales. Pour les participants dominants HD atypiques, la dominance HD est marquée dans les signaux des potentiels évoqués, tandis qu’il n’y avait pas de différence évidente dans les performances de reconnaissance des mots selon le champ visuel stimulé. L’asymétrie fonctionnelle du champ visuel a souvent été considérée comme la conséquence de la dominance hémisphérique pour le langage (Bradshaw and Nettleton, 1983 ; Hellige et al., 1993), et les résultats différents sur l’asymétrie fonctionnelle du champ visuel ont été utilisés pour arguer que les fonctions linguistiques peuvent être latéralisées différemment (Andresen and Marsolek, 2005; Boles, 1998). Cependant, est-ce que la latéralisation cérébrale fonctionnelle est la seule cause de l’avantage du (demi-)champ visuel pendant la lecture de mots? Afin d’éclaircir le rapport entre la latéralisation cérébrale du langage et l’asymétrie fonctionnelle du champ visuel liée à la lecture de mots, nous examinerons les deux populations (HG typique et HD atypique) dans une tâche plus appropriée dans le Chapitre IV.

Bien que le signal de potentiel évoqué que nous avons examiné lors de la lecture parafovéale de mots est le même que celui que Cohen et al. (2000) identifient comme provenant de la VWFA, et Brem et al. (2006) a aussi montré une corrélation positive entre l’activité de la VWFA (en IRMf) et l’amplitude d’un composant tardif d’onde N1 occipito-temporale pour les mots (en EEG), étant donné que l’EEG fournit des informations temporelles précises mais avec une résolution spatiale limitée, ils ne nous permettent pas de préciser les activités dans la région OTv. A cet égard, l’IRMf nous permettrait d’examiner avec une excellente résolution spatiale l’activité individuelle dans la région OTv lors de la lecture de mots et de confirmer le rapport entre la latéralisation frontale pour le langage et la latéralisation fonctionnelle de l’activité de la région OTv (voir Chapitre III).

Une question suivante se posant sur la fonction de la région OTv dans la lecture est de savoir si l’activité dans cette région lors de la lecture caractérise l’expertise en lecture, comme proposé par McCandliss et al. (2003). Une étude en IRM fonctionnelle répondra à ces questions dans le Chapitre suivant.