IV.4. Discussion

L’objectif de cette étude était d’examiner le rapport entre la latéralisation cérébrale du langage et l’asymétrie fonctionnelle du champ visuel dans la lecture. Dans ce but, nous avons mesuré l’identification des mots avec des excentricités différentes dans les deux champs visuels chez des participants dominants hémisphériques gauches typiques et dominants hémisphériques droits atypiques. Cela répond à deux questions : s’il existe un effet de la latéralisation cérébrale sur l’asymétrie du champ visuel dans la lecture ; et s’il est le seul effet qui décide de l’asymétrie du champ visuel dans la lecture. Pour la deuxième question, nous avons par ailleurs examiné les effets potentiels de la direction de lecture en manipulant le format d’affichage des mots (en vertical).

L’effet de dominance hémisphérique pour le langage

Une analyse sur l’ensemble des mots ainsi qu’une analyse basée sur les ajustements gaussiens a montré un effet significatif de la dominance cérébrale sur l’asymétrie fonctionnelle du champ visuel dans la lecture. Pourtant, les participants avec la dominance cérébrale inversée pour le langage ont montré un pattern non inversé, bien que différent, d’asymétrie du champ visuel. Tandis que les participants dominants HG typiques ont montré un avantage clair du CVD, l’asymétrie du champ visuel était moins claire pour les participants dominants HD atypiques. Deux des quatre participants atypiques ont montré un léger avantage du CVG et les deux autres ont montré un avantage du CVD bien que réduit par rapport aux participants typiques. Si l’effet de dominance hémisphérique est le seul facteur permettant de décider de l’asymétrie du champ visuel dans la lecture, nous devrions observer un avantage de CVG pour les participants dominants HD atypiques ; au contraire, bien que nos données dans cette étude aient montré un effet de dominance hémisphérique, elles suggèrent aussi l’existence d’autres facteurs que la dominance cérébrale.

Par ailleurs, un effet de la longueur des mots a été observé également pour les deux populations sur la forme de la courbe gaussienne: pour les mots plus longs, la forme de la courbe était plus étroite ou autrement dit la précision de réponses diminuait plus vite quand les mots étaient éloignés de l’excentricité optimale (µ) ; pour les mots plus courts, la forme était plus large, i.e. la précision de réponses diminuait moins vite quand les mots étaient éloignés de l’excentricité optimale. Pourtant, la longueur des mots n’avait pas d’effet sur l’excentricité optimale.

Un pattern de résultat similaire concernant l’effet de dominance cérébrale a également été observé dans une étude précédente utilisant le même protocole ; l’évaluation de la dominance hémisphérique était néanmoins identifiée de manière indirecte par une tâche d’écoute dichotique, cette dernière rendant l’explication des résultats complexe (Nazir & Michal, non publié).

Nos résultats, basés sur l’évaluation directe et précise de latéralisation hémisphérique du langage en IRMf, supportent plus clairement l’existence d’autres facteurs que la dominance cérébrale qui joueraient un rôle dans l’asymétrie fonctionnelle du champ visuel lors de la lecture. Alors qui pourrait être le deuxième candidat ?

Autres facteurs que la dominance hémisphérique

Autres candidats principaux ont été proposés pour rendre compte de l’asymétrie fonctionnelle du champ visuel (pour une revue voir Brysbaert et al., 1996): les propriétés langagières d’un mot, la direction de lecture et le biais attentionnel ; autrement dit, les effets liés à un système d’écriture spécifique et le biais attentionnel dont on connait encore peu le mécanisme. Nous examinerons les deux premiers candidats proposés (i.e. les effets liés à un système d’écriture spécifique) en manipulant le format de présentation des mots. Quand les mots sont présentés verticalement, ceci devrait éliminer l’effet (potentiel) de la direction de lecture ainsi que l’effet (potentiel) de morphologie sur l’asymétrie du champ visuel dans la lecture, si toutefois ils existent. Cependant, nous n’avons pas trouvé d’effet significatif de cette manipulation. Une asymétrie similaire a été observée pour les mots présentés verticalement comme horizontalement, ce qui n’est pas en faveur des hypothèses de « propriétés langagières » ou de « la direction de lecture ».

Il est possible que ces résultats soient limités au niveau de la puissance statistique sur N=4. Néanmoins, une autre possibilité serait qu’ils soient en faveur de l’hypothèse d’« attention ». Particulièrement, des études récentes ont montré qu’il existe une interaction entre la direction de lecture et la cognition spatiale même en absence de stimuli orthographiques (Kazandjian et al., 2009). En comparant des lecteurs natifs de l’anglais, de l’hébreu ou bilingues ayant les yeux bandés dans une tâche d’« indiquer tout-droit » avec une direction de balayage de gauche à droite ou de droite à gauche pour approcher une ligne médiane sagittale subjective, Kazandjian et al. ont montré que les lecteurs ayant des systèmes d’écriture différents avaient un biais spatial différent dans le balayage. Ces résultats suggèrent un effet plus étendu de la direction de lecture sur d’autres fonctions cognitives, et donc, les effets de la direction de lecture ne peuvent pas être complètement éliminés même en présentant les mots verticalement, probablement en raison d’un effet indirect via le biais d’attention spatiale.

Par ailleurs, tandis que les mots présentés dans un format non familier (e.g. MiXed) et les mêmes mots présentés dans un format familier (normal) partagent les informations phonologiques et sémantiques, ils diffèrent au niveau du traitement visuel et les études précédentes ont montré pour les mots dans un format MiXeD que l’avantage du CVD était réduit (Deason and Marsolek, 2005). Cela pourrait rendre complexe à expliquer nos résultats concernant la manipulation de format d’affichage : tandis que cette manipulation reflète les effets liés à un système d’écriture spécifique, il implique probablement aussi un effet au niveau du traitement visuel, bien que ce dernier soit probablement aussi lié à l’attention visuo-spatiale (voir discussion générale). A cet égard, des études futures concernant les systèmes d’écriture ayant une direction de lecture inversée pourraient mieux clarifier ce point.

Avantage du champ visuel et courbe gaussienne

D’après Brysbaert et al. (1996), l’avantage du champ visuel ainsi que l’effet de la position optimale du regard d’un mot (OVP) font partie d’une courbe d’OVP plus étendue qui a la forme d’une distribution gaussienne mais déplacée à gauche au centre du stimulus mot. En accord avec cette proposition, nos résultats ont montré que la forme d’une courbe gaussienne est ajustée parfaitement aux données portant sur l’avantage du champ visuel (Tous r>0,95). Au niveau méthodologique, l’ajustement gaussien est une méthode largement appliquée dans des domaines de recherche différents. Il est plus robuste que les méthodes traditionnelles au niveau des artefacts ou des données « outliers », et l’implication de cette méthode nous permet de rendre compte de l’ensemble des données. Bien que cet ajustement fournisse des informations cohérentes avec celles obtenues par une analyse simple, il donne davantage d’informations sur une vue intégrée pour les mêmes données.

Enfin, les études futures pourraient probablement aider à clarifier l’avantage du CVG en examinant les performances de lecteurs possédant des systèmes d’écritures différents (de gauche à droite versus de droite à gauche ; cela serait aussi lié à des biais attentionnels différents selon Kazandjian et al., 2009 ) et des dominances hémisphériques inversées pour le langage.