Conclusion de la première partie

Réunir sous le vocable d’expertise les engagements catholiques sur le logement, l’aménagement du territoire et la sociologie religieuse peut sembler relever de la quadrature du cercle : à première vue, les savoirs mobilisés - exceptés leur rattachement commun aux sciences sociales au sens large - apparaissent bien disparates. Dans tous les cas, il s’agit bien d’un savoir difficile, exigeant, que l’on qualifierait volontiers de « savant », mais l’expertise ne se réduit pas à un type de discours. En outre, les objectifs poursuivis dans les divers champs étudiés sont à l’évidence de nature différente : quoi de commun en effet entre la participation à un effort de modernisation des structures économiques dans le cas du logement et de l’aménagement du territoire, et la connaissance sociologique des « messalisants » lyonnais ? D’autant plus que dans le second cas, le but est strictement interne à l’Église. Se serait-on trompé dans le regroupement de ces différents engagements ? Si l’on considère non pas les contenus, mais les démarches de ces groupes catholiques, il semble possible de déceler des convergences entre ces diverses formes d’expertise qui font de la ville plus qu’un cadre : un objet d’étude.

Il faut mettre en doute d’emblée une parenté qui serait fondée, dans ces différentes pratiques, sur des objectifs de surveillance des populations concernées (fidèles catholiques ou Lyonnais en général) dans le cadre, dans des termes foucaldiens, d’une économie générale du pouvoir. Certes, l’expertise peut être lue comme une configuration d’un savoir-pouvoir, dans le sens où cette « illusion nécessaire » est plus que ce qu’elle est censée être (une aide à la décision)875. Il serait toutefois réducteur d’en rester à cette vision qui méconnaîtrait les intentions des acteurs eux-mêmes et n’envisagerait le religieux et le politique que comme des instances exclusivement répressives. D’autres fils directeurs sont en effet visibles dans les analyses qui viennent d’être produites sur l’expertise urbaine dans le monde catholique.

Une première convergence réside dans l’usage de l’enquête. Issue de la tradition leplaysienne, pratiquée par la JOC, retravaillée par le père Lebret ou élaborée dans le cadre des premiers recensements de pratique dominicale, celle-ci n’est pas uniforme. Les discussions théoriques à propos du périmètre d’action pour l’ouvrage Lyon et sa région, ou les justifications données par Jean Labbens pour présenter les rubriques du bulletin du 21 mars 1954 témoignent de la plasticité de la procédure d’enquête. Néanmoins, le mode d’enregistrement du réel reste le même. Il s’agit avant tout et à la fois de se nourrir du terrain tel qu’il existe, et d’inventer la grille de questionnement appropriée pour répondre aux objectifs fixés. Au travers de ce mode particulier d’acquisition de données qu’est l’enquête, la ville apparaît comme un champ de significations qu’il faut déchiffrer après un long travail de recoupements statistiques. La ville se dévoile par le traitement graphique et cartographique des résultats. Le thème du secret qu’il faut percer (sur la question des logements vacants, des entreprises qui refusent de publier leurs résultats, des caractéristiques des « messalisants ») est sous-jacent à l’ensemble des sources dépouillées.

Un second point de convergence, esquissé dès le début de cette première partie, est la présence de quelques figures catholiques lyonnaises au croisement de ces différentes formes d’expertises. C’est Jean Pila pour le logement (PACT, CLAL et « castors ») et le Comité d’aménagement ; Jean Labasse pour la continuité entre le défunt BLAC et l’appel à l’équipe centrale d’EH ; Jean Labbens à l’Institut de Sociologie, au secrétariat général du recensement et à une commission du Comité d’aménagement ; l’architecte Louis Piessat en lien avec l’Archevêché pour faire connaître les dernières mesures du MRU, également impliqué auprès du mouvement « castor » et du CLAL ; ou encore le syndicaliste CFTC Antoine Chol, actif dans le Comité d’aménagement et soutien des « castors » à Tassin. L’engagement simultané de ces hommes sur les terrains successivement étudiés permet d’établir une certaine unité, ou tout au moins une cohérence entre ces champs d’action autour de la question de la ville.

Ces personnalités contribuent également à la circulation des informations et des modèles sur la ville entre plusieurs groupes de réflexion, ecclésiaux ou non. Cette acculturation de savoirs extérieurs constitue un troisième axe fédérateur. Qu’il s’agisse de la géographie urbaine de Paul-Henri Chombart de Lauwe, de la sociologie religieuse bruxelloise de François Houtart ou de l’économie humaine du père Lebret, la réflexion sur la ville dans les milieux catholiques lyonnais puise ses références et ses intuitions fondamentales (critères du périmètre d’enquête, modes de collecte de l’information) dans des apports extra-lyonnais et parfois extra-ecclésiaux. La notion de flux, évoquée à plusieurs reprises, illustre bien ces transferts de savoirs. Théorisée par Jean Gottmann, elle est reprise par Jean Labasse dans ses travaux de thèse pour montrer que les mouvements de capitaux, comme les flux téléphoniques, sont un bon indice de définition d’une région économique. Au même moment, le sociologue Jean Labbens utilise lui aussi la notion de flux - cette fois pour les déplacements domicile-travail - pour délimiter un espace d’enquête religieuse qui ait une cohérence et une signification sur le plan pastoral. Jean Labbens ne cite pas Jean Labasse (même si les deux hommes se côtoient au Comité d’aménagement), mais il reproduit les même raisonnements, en recourant aux services de l’INSEE pour les données sur les flux pendulaires. En assurant ainsi des « passerelles » entre ces différents organismes, ces universitaires participent non pas à une uniformisation des savoirs sur la ville, mais au moins à leur banalisation dans des champs a priori très différents.

Un autre trait commun à ces divers engagements réside, en creux, dans l’absence de réprobation voire de condamnation des autorités ecclésiastiques : la construction et l’amélioration de l’habitat, les recherches géographiques et économiques menées sur la notion de « région lyonnaise » ou, dans une moindre mesure, l’enquête de pratique dominicale, sont perçues comme des procédures qui peuvent aider au bien commun de la cité. Ces discours de type analytique débouchent sur des modes de gestion des populations (fonctionnement optimum du parc immobilier, mise en relation recherchée des réalités économiques régionales, pastorale consciente des obstacles à la pratique religieuse en ville…) qui ne suscitent pas de réprobation de la part de la hiérarchie catholique. Dans certains cas, les autorités religieuses accompagnent (l’aide au logement) voire suscitent (le recensement de pratique religieuse) les démarches d’expertise.

Enfin, ces trois terrains d’expertise se réclament tous d’un même volontarisme en prise avec les réalités du temps. Pour les enquêteurs d’EH comme pour ceux du recensement de pratique dominicale, l’enjeu réside dans la compréhension objective d’insuffisances, en vue d’une réforme ou d’une rénovation des pratiques existantes. L’expertise, y compris sur le terrain du logement, se pense comme une prise de responsabilité face à l’événement, et non comme une pensée abstraite définitivement aboutie. Elle est le rejet même d’une certaine fatalité. La déchristianisation, la crise du logement ou les carences structurelles de l’économie lyonnaise sont conçues comme des hypothèses de départ, non comme des obstacles insurmontables. Il s’agit en somme de relativiser ces réalités urbaines, au sens de les évaluer pour leur attribuer une place objective. La connaissance de la ville moderne suppose une réflexion à nouveaux frais.

Notes
875.

François Ewald, L’État Providence, Paris, Fayard, 1986.