2. Le soutien des paroisses marraines

Le parrainage de Saint-Julien repose aussi sur la contribution de quinze paroisses entre 1961 et 1973 (Tarare, Affoux, Ancy, Dième, Joux, Les Olmes, Pontcharra-sur-Turdine, Saint-Clément-sur-Valsonne, Saint-Forgeux, Saint-Loup, Saint-Marcel-L’Éclairé, Saint-Romain-de-Popey, Sarcey, Les Sauvages et Valsonne) et sur le secteur d’Amplepuis de 1968 à 19731409. Les premières correspondent à l’archiprêtré de Tarare, dans les Monts du Beaujolais, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon. Ce premier parrainage n’a été officialisé par Mgr Mazioux qu’en mai 1967, au moment du démarrage du chantier de la nouvelle église, alors même que ces paroisses aident l’Association paroissiale de Cusset depuis 19611410.

Ce choix géographique n’est sans doute pas arbitraire. Plusieurs hypothèses explicatives peuvent être avancées. Bien que la construction de la nouvelle église de Cusset ait été effective relativement tardivement (fin des années 1960) si on la compare avec d’autres églises nouvelles du diocèse, le parrainage a été mis en place dès 1961, ce qui exclut d’emblée l’hypothèse d’un choix par défaut, par lequel l’ODPN aurait attribué à Saint-Julien-de-Cusset les dernières paroisses non encore marraines1411. Il faut plus vraisemblablement évoquer la distance particulièrement grande qui sépare Tarare de Villeurbanne et leur situation géographique dans l’espace du diocèse. Par ce parrainage, l’Office diocésain souhaite en effet créer des « liens de communion » et une solidarité financière d’un bout à l’autre du territoire et ce, quelques années seulement après le rattachement des paroisses de Villeurbanne. La logique d’une intégration approfondie de cet espace de confins, en reliant en quelque sorte deux périphéries opposées géographiquement l’une à l’autre, n’est sans doute pas absente dans les choix de l’Archevêché. Faut-il y voir également la volonté de favoriser les contacts entre une paroisse très urbanisée et un archiprêtré plus rural et agricole, dans la ligne de ce que réclament par exemple les articles du journal Paroisses nouvelles ? Les réalités économiques et sociologiques sont cependant plus complexes. La partie orientale de Villeurbanne, on l’a dit, est restée agricole jusqu’au début du XXème siècle1412. Inversement, la région de Tarare est très tôt marquée par la production de textiles industriels (tissage et moulinage), y compris de façon dispersée dans les campagnes alentour (c’est-à-dire dans les paroisses marraines de Cusset). La ville de Tarare reste après 1945 un important centre régional et national de fabrication du voile d’ameublement, en rhodia puis en tergal à partir de la fin des années 1950. À partir des années 1960 justement, les industries textiles de la région de Tarare entrent en crise, ce qui n’est pas sans évoquer - certes dans des contextes différents mais dans une grande proximité chronologique - le processus de désindustrialisation dont parle Marc Bonneville dans le cas de Villeurbanne à partir du début des années 19601413. Les réalités économiques ne sont donc pas si différentes entre les partenaires du parrainage. Dès lors, est-ce que ce sont ces points communs qui ont été pris en compte ? Ces considérations ont-elles joué un rôle dans le choix des paroisses marraines ? Il est difficile de l’affirmer faute de preuve. Il ne faudrait pas non plus sur-interpréter une décision et vouloir absolument identifier et prêter aux acteurs des intentions et un savoir qu’ils n’ont pas nécessairement. Il reste que ces convergences mises à jour a posteriori ne sont pas à exclure pour saisir la nature des rapports qu’entretiennent une paroisse filleule et ses consœurs.

Ces rapports se traduisent essentiellement par des prises de contacts régulières, condition nécessaire (et suffisante dans le cas de Cusset !) pour bénéficier de la générosité des paroisses marraines. Une correspondance s’est établie entre le père Loison et les curés de l’archiprêtré de Tarare et du secteur d’Amplepuis, mais c’est avant tout par des visites annuelles que l’équipe sacerdotale de Cusset et le Comité de l’Association paroissiale maintiennent le lien avec les fidèles du Haut-Beaujolais. La première mention de visite à une paroisse marraine date d’avril 1961 et figure dans le cahier d’annonces, comme pour chaque visite ultérieure : « Le père Flochon, accompagné d'un groupe de paroissiens, est allé aujourd’hui à la paroisse des Sauvages, une de nos paroisses marraines, pour parler à cette communauté chrétienne de nos activités et de la nécessité d'une nouvelle église »1414.

Ces visites s’organisent souvent autour d’un même rituel. Un prêtre de l’équipe sacerdotale est systématiquement présent. Il s’agit souvent du père Loison, mais ses confrères font également quelques trajets, comme le père Alfred di Cerbo aux Sauvages en septembre 1962 et à Joux un mois plus tard. Il s’agit toujours d’un dimanche, afin de toucher le plus grand nombre. Le prêtre de Saint-Julien assure la prédication des messes de la (ou des) paroisse(s) marraine(s) visitée(s). Les curés insistent cependant pour que des laïcs l’accompagnent : « Il est bon que quelques paroissiens accompagnent celui d'entre nous qui va prêcher, pour que le contact avec les paroisses marraines soit plus vrai »1415. La recherche d’authenticité n’a pas seulement une finalité pécuniaire. Le groupe de paroissiens en visite représente la communauté de Cusset. C’est « en notre nom », explique Jacques Loison à ses paroissiens, que parlent les laïcs qui accompagnent le prêtre au cours de ces « journées de prédication et d’offrande »1416. Le cas idéal est le déplacement d’une famille1417. En effet, le témoignage d’un couple et la présence de leurs enfants à l’église rendent concrets les thèmes développés par l’ODPN et les associations paroissiales : installation de jeunes foyers avec souvent des enfants en bas-âge ; difficultés pour l’éducation et la transmission de la foi chrétienne en l’absence de lieu de culte… Les catholiques de Tarare et d’Amplepuis peuvent dès lors mettre des visages et des prénoms sur les mots « Cusset », « Villeurbanne » et « paroisse filleule ». Sans compter l’importance des conversations qui se nouent entre cette famille et les paroissiens dans ce que l’on pourrait appeler la sociabilité du parvis à la sortie de l’église. C’est là, sans doute même plus qu’ailleurs, dans l’échange de poignées de main, de banalités et de questions concrètes, que se créent des liens entre la paroisse nouvelle et les fidèles des cantons ruraux. L’identification est sans doute moindre lorsque seulement un ou deux laïcs accompagnent le prêtre, ce qui est souvent le cas. Le voyage inverse se fait également, quoique moins fréquemment d’après les sources disponibles : des représentants des paroisses marraines viennent rendre visite à leur paroisse filleule, parfois en nombre1418. Il s’agit pour eux, au-delà du discours tenu sur le renforcement des liens de charité et de communion, de vérifier l’avancée des travaux et de pouvoir rendre compte auprès des souscripteurs du Beaujolais de la bonne utilisation par les Villeurbannais des fonds donnés.

Dans quelle mesure ce parrainage a-t-il été utile pour le financement de la nouvelle église de Cusset ? Sur toute la période de parrainage (1961-1973 pour l’archiprêtré de Tarare, 1968-1973 pour le secteur d’Amplepuis), le montant des sommes recueillies s’élève comme suit :

Fig. 17 : Bilan financier du parrainage de Saint-Julien de Cusset, 1961-1973.
Fig. 17 : Bilan financier du parrainage de Saint-Julien de Cusset, 1961-1973.

Au total, , l’ensemble des sommes recueillies par toutes les paroisses marraines pour la période 1961-1973 ont permis de financer un quart de la totalité des dépenses engagées pour la construction, tous frais compris (coût de la construction, dépenses concernant les abords et les branchements, honoraires d’architectes)1419. L’effort des paroisses marraines a donc été considérable et prouve l’efficacité du dispositif mis en place par l’ODPN lorsque marraines et filleule « jouent le jeu ». On peut certes invoquer la relative richesse de ces paroisses du Beaujolais, même si la région de Tatare connaît les difficultés économiques évoquées plus haut. La réussite de ce financement tient sans doute davantage à la régularité des dons et quêtes en provenance de ces marraines, entretenus par les nombreuses visites effectuées par l’équipe de Cusset. Ce que l’Association paroissiale appelle la « fidélité » : « Une aide, c'est bien, une aide qui dure : c'est mieux, une aide qui dure sans bruit : c'est admirable et c'est étonnant. C'est ce que fut la vôtre. Soyez-en remerciés »1420. Les dons des souscripteurs toutes paroisses réunies n’ont jamais été inférieurs à 6 000 francs par an sur toute la période, les quêtes ne sont jamais descendues en dessous de 5 000 francs par an dès 1962.

Notes
1409.

APSJC, Ca3, lettre du Comité de l’AP aux paroissiens des églises marraines, 1973.

1410.

« Je vous avais écrit fin janvier pour vous demander si votre paroisse, qui en a maintenant fini avec la chapelle de Sainte-Bernadette, pourrait aider un nouveau projet. Or, M. l'abbé Loison, curé de Saint-Julien-de-Cusset, à qui j'en avais parlé, m'a fait savoir que vous aviez bien voulu accepter de l'aider, au moins pour une quête cette année. Étant donné que vous avez à refaire le chauffage de la chapelle, les souscriptions ne pourront reprendre, en faveur de Saint- Julien, que l'année prochaine […]. Pour mettre de l'ordre dans les affaires, il sera entendu, si vous le voulez bien, que votre parrainage de Saint-Julien-de-Cusset prend date à partir du 1er mai 1967 » (APSJC, Ca6, lettre de Mgr Joannès Mazioux à l’abbé Gilbert Guillaud, archiprêtre de Saint-André-de-Tarare, 5 mai 1967). Le second parrainage (secteur d’Amplepuis) prend effet à partir de la lettre qu’adresse Mgr Mazioux à l’abbé C. Rotheval, curé d’Amplepuis, le 22 décembre 1967 (APSJC, Ca6).

1411.

En revanche, la question aurait pu se poser en ces termes quelques mois plus tard, comme l’indique ces propos que l’on peut attribuer à Mgr Mazioux : « Sur une question de M. Pagnier, on ne peut espérer un changement d'attribution de paroisses marraines car il ne reste plus de paroisses marraines de libres. Il y a 114 constructions actuellement dont certaines n'ont pas de marraines » (APSJC, Ca2, compte-rendu de la réunion ODPN-Association paroissiale du 11 octobre 1963).

1412.

Bernard Meuret, Le socialisme municipal…, op. cit., p. 42-43.

1413.

Marc Bonneville, Désindustrialisation et rénovation immobilière…, op. cit.

1414.

APSJC, Ba3, cahier d’annonces du dimanche 30 avril 1961.

1415.

Idem, 25 août 1963.

1416.

Idem, 14 octobre 1962 et 13 septembre 1964.

1417.

C’est le cas par exemple le dimanche 13 septembre 1964 dans les paroisses de Valsonne et Dième (APSJC, Ba3).

1418.

À l’ « importante délégation » des paroisses-marraines de l'archiprêtré de Tarare en visite le 11 novembre 1969, l’Association paroissiale propose un programme construit sur l’enjeu central de la croissance urbaine et articulé sur les étapes du raisonnement qui a conduit à la construction d’un nouveau lieu de culte : promenade commentée dans le quartier de Cusset, visite de l’ancienne église, messe, visite de la nouvelle église et vin d'honneur (APSJC, Cb1, compte-rendu du comité d’administration, 3 novembre 1969 ; Ca3, 1970).

1419.

La totalité des dépenses s’élève en effet à 787 892,85 francs (APSJC, Ca3, lettre de l'Association paroissiale aux paroissiens des églises marraines, 1973). Les paroisses de l’archiprêtré de Tarare couvrent donc environ 21 % de cette somme (164 371 francs), celles du secteur d’Amplepuis environ 4 % (32 818 francs).

1420.

APSJC, Ca3, lettre de l'Association paroissiale aux paroissiens des églises marraines, 1973.