Troisième partie : vers une gouvernance catholique de la ville ? (1960-1975)

La question des églises nouvelles est centrale dans l’approche de la grande ville et de l’urbanisation par l’Église catholique. Elle mobilise fidèles et responsables diocésains ; elle crée une dynamique paroissiale dans certains quartiers neufs ; localement, elle a pu donner lieu à l’émergence d’une élite militante, qui saisit des responsabilités et s’investit dans la vie sociale et politique de la commune via au départ une association paroissiale. Cette dernière hypothèse mériterait d’être discutée de façon plus approfondie, en confrontant plusieurs études de cas. En tout état de cause, il apparaît nettement que dans leur rapport à la ville, les catholiques ne se contentent pas de construire des lieux de culte et d’aménager la ville sur un plan strictement matériel. Ils essaient au contraire, à l’échelle locale mais aussi au niveau des structures diocésaines, de peser sur la croissance de la ville, pour en orienter l’évolution et en dénoncer les dérives.

Cette prétention à prendre à bras-le-corps la question de la « gouvernementalité » de la ville - pour reprendre un concept des urban studies - prend différentes formes dans le diocèse de Lyon.

Il sera d’abord beaucoup question de logiques et de pratiques institutionnelles dans les chapitres qui vont suivre. Il y a incontestablement une volonté épiscopale de refondre le dispositif territorial diocésain pour accroître l’emprise catholique sur les réalités urbaines. Les années 1960-1970 sont marquées par une succession de recompositions spatiales dans l’agglomération, qui toutes entendent renforcer la cohérence de la pastorale dans l’espace urbain, la rendre plus lisible et accroître la coordination de l’ensemble des activités et services religieux (paroisses, mouvements, œuvres, administration diocésaine). Des « zones humaines » aux secteurs pastoraux, de la « pastorale d’ensemble » aux « unités pastorales nouvelles », la panoplie très large des réformes, toutes à fondement territorial, montre que les dispositifs institutionnels sont pour l’Église de Lyon un moyen privilégié pour garder une capacité d’influence sur la ville en croissance.

À ce titre, la grille de lecture que propose Jacques Palard à propos des « modèles institutionnels de la gestion du croire » à l’époque contemporaine nous semble un apport théorique de premier ordre et peut être reprise en partie1492. À partir des années 1960, le modèle de « l’unanimisme » qui se caractérise par une forte intégration verticale des décisions et des pratiques tend à être fortement remis en cause : la centralisation et la concentration des pouvoirs par l’autorité religieuse à l’échelle du diocèse sont en effet concurrencées par le modèle du « pluralisme », qui s’affirme après le Concile. Jacques Palard y voit principalement le poids d’un militantisme catholique sectorisé, en particulier dans l’Action catholique. Cette spécialisation de l’apostolat existe certes depuis l’entre-deux-guerres et s’exerce dans un cadre institutionnel qui reste dominé fortement par l’autorité religieuse. Il est vrai cependant que le pluralisme des options politiques dans le catholicisme est officiellement reconnu en 1972 dans l’Église de France et que l’émiettement de la pastorale est un thème très discuté dans l’archidiaconé Saint-Jean à partir des années 1960. Le troisième et dernier modèle proposé par Jacques Palard est celui de la « gouvernance » : celui-ci rend compte d’un réseau formé par une multitude d'acteurs. Le mode d’action pastorale est de moins en moins vertical et hiérarchique (premier modèle) et également de moins en moins segmenté (deuxième modèle) : il s'agit de coopérer, de définir de manière négociée les cadres de l'action collective et les moyens à mettre en œuvre pour remplir les missions plus généralistes de l’apostolat.

L’hypothèse qui servira de fil conducteur à cette dernière partie peut se formuler à partir de cette configuration : le milieu des années 1970 apparaît comme le moment du passage du deuxième au troisième modèle. Moment incertain, avec des crises, mais où se dessinent les fondements d’une façon nouvelle de penser et d’agir sur la ville. Pour une partie des responsables diocésains (le vicaire général Maurice Delorme, l’évêque auxiliaire Louis Boffet notamment), il s’agit moins désormais de contrôler et de discerner le vrai du faux en matière pastorale que de coordonner, d’accompagner, d’établir des points de convergence et des outils de partage d’expériences. L’ouverture du centre d’accueil et de prière « Mains ouvertes » à la Part-Dieu en 1975 est l’ultime témoignage (pour notre période) d’un mode d’action pastorale en recherche, suivi « à distance » par le diocèse plus que véritablement piloté, et soucieux de répondre à la complexité et aux risques de la ville.

Cette interprétation prendra appui également sur l’étude de situations moins institutionnalisées. Le rôle que jouent en particulier des militants catholiques des classes moyennes dans l’amélioration du cadre de vie en ville dans les années 1970 est de ce point de vue très instructif. Dans l’agglomération lyonnaise, les sections de l’Union féminine civique et sociale sont la preuve d’un fort investissement du laïcat dans l’aménagement urbain. Plus encore, ces militantes de culture catholique ont parfois initié des processus de concertation et de participation des habitants en matière d’urbanisme. Il en est de même avec les luttes urbaines, quoique sur un mode plus radical : l’affaire du terrain de la Sainte-Famille à Villeurbanne au milieu des années 1970 montre que des catholiques, acteurs ou observateurs, renouvellent les formes de leur engagement en prenant position sur des questions proprement urbaines. Dans les deux cas, l’autonomie accrue des laïcs, leur participation à des instances de dialogue avec les élus et l’administration, ou encore leur recours à des régimes de régulation et d’expertise autres que le magistère catholique plaident en faveur de l’émergence d’un modèle de « gouvernance ».

Notes
1492.

Jacques Palard, « Modèles institutionnels de la gestion du croire dans la sphère catholique », Social Compass, 48 (4), 2001, p. 549-555.