b. L’épuration

Le 19 août 1944, la garnison de la Franc-Garde de la Milice, qui siège à Annecy, se rend à la résistance. Elle est ensuite dirigée vers le Grand-Bornand, où une cour martiale est instituée, en vue de juger les quatre-vingt-dix-sept miliciens présents au moment de la reddition de la ville. Les francs-gardes pensent être traités comme des prisonniers de guerre. Cependant, il ressort du témoignage de l’abbé Ducroz qu’ils ne sont pas véritablement considérés comme tels4120. L’abbé Ducroz, originaire du Chablais, et professeur au collège de Thônes, est mis au courant dans l’après-midi du 19 août, que les miliciens vont être emmenés au Grand-Bornand. Il décide alors de leur « apporter […] le réconfort de [sa] présence »4121, son choix est motivé par le fait qu’il connaît quelques jeunes et deux « très intimement »4122.

C’est alors qu’il se trouve dans le grenier de la salle paroissiale, par une chaleur accablante, que le prêtre voit un jeune se présenter à lui pour lui demander de se confesser. Il accepte et s’installe « sur une poutre dans un coin du grenier », où il entend une trentaine de confessions4123. Ce n’est que le 21 août, qu’il se rend à l’évêché pour informer l’évêque de sa démarche. Mgr Cesbron approuve la conduite de l’abbé et l’invite « à continuer [son] ministère » lui déclarant : « “Allez-y souvent” »4124. Afin qu’il puisse mener à bien son ministère le chanoine Pasquier, supérieur du collège de Thônes, se rend auprès du commandant Nizier pour obtenir une autorisation « permanente pour pénétrer auprès des miliciens »4125. Celle-ci lui est accordée. C’est à l’occasion de ses visites que l’abbé Ducroz constate l’anticléricalisme des FTP, et s’aperçoit des tortures dont sont victimes les miliciens. Ces derniers déclarent au prêtre qu’ils reconnaissent « la correction de l’AS, mais [ils] se plaignent du corps franc de l’AS et surtout des FTP »4126. Tel est le cas du jeune Lacroix, de Fessy, qui déclare préférer la mort à ces tortures. L’abbé rapporte qu’un jeune porte l’insigne du Sacré-Cœur de Jésus, et qu’un FTP lui arrache, emportant aussi la moitié de la chemise4127. Il souligne également qu’il « entend les cris et les coups »4128 portés aux prisonniers. Ces scènes sont si violentes et si fréquentes, que le curé, l’abbé, et la bonne, ne dorment plus à la cure, voisine de la salle paroissiale.

La cour rend le verdict suivant : soixante-seize des quatre-vingt-dix-sept Franc-Gardes sont condamnés à mort, alors que vingt-et-un sont acquittés. Selon les Visitandines, ces grâces reviendraient à une intervention épiscopale. Elles écrivent que « Mgr n’a pu obtenir grâce que pour vingt »4129. Ces propos sont sans doute exagérés, et les sœurs ont sans doute été victimes d’une mauvaise information. En effet, pourquoi Mgr Cesbron interviendrait-il en faveur de miliciens alors qu’à peine un mois plus tôt, il avait refusé de participer à une cérémonie pour l’un d’entre eux. Est-ce parce qu’il s’agit de jeunes catholiques qui se retrouvent prêts à être jugés au moment de la libération de la ville ? Mgr Cesbron aurait-il perçu cette intervention comme l’application de son devoir de chrétien ? Est-il vrai que les vingt miliciens graciés l’ont été grâce à l’intervention épiscopale ? Le soir du 23 août, l’abbé Ducroz annonce aux miliciens que « le lendemain matin »4130, il serait là, accompagné du vicaire pour leur apporter « la Sainte-Communion »4131. Un certain nombre estiment que l’exécution sera très matinale, c’est pourquoi ils demandent au prêtre d’être présent de bonne heure le matin du 24 août.

Le matin du 24 août, l’abbé Ducroz reste dans la salle avec les miliciens, « une vingtaine de gendarmes »4132, et le vicaire. Ce dernier aide le professeur pour porter la Sainte-Eucharistie4133. Certains condamnés souhaitent se confesser, mais il est trop tard. L’abbé donne alors une absolution générale, après avoir expliqué en quoi cela consiste4134. Il leur parle du sacrifice de Jésus, qui « avant le triomphe de la résurrection est passé par le Calvaire »4135. Il leur demande d’offrir « généreusement [leur] sacrifice et […] que [leur] sang soit le dernier sang français versé »4136. Ce sont deux convois qui emmènent les condamnés à mort sur le lieu de l’exécution. Le vicaire prend place dans le camion, alors que le prêtre monte dans la voiture cellulaire. Avant l’exécution, l’abbé leur donne l’absolution, alors qu’ils sont agenouillés dans l’herbe. Si, l’abbé Ducroz a pu mettre trop de sentiments dans son témoignage, notamment parce qu’ils connaissaient ces jeunes, il n’en reste pas moins qu’il a accompli son devoir de prêtre en se mettant au service des vaincus.

Tous les miliciens ne sont pas faits prisonniers lors de la libération d’Annecy, tous ne se trouvent d’ailleurs pas aux Marquisats. Quelques-uns réussissent à passer au travers des mailles du filet, et certains trouvent refuge dans des établissements religieux. L’abbaye de Tamié, dont nous avons dit précédemment qu’elle abritait des juifs et au moins un résistant4137, héberge aussi des miliciens en cavale4138. C’est le cas par exemple d’un milicien de Cervens, arrêté, à Tamié en 1945, avec Arthur X4139. Après plus de trois années de détention, ce milicien remercie le Révérend Père de tout ce qu’il a fait pour eux (sans doute parle-t-il de son collègue Arthur) dans « des moments si difficiles »4140. Il exprime également ses remerciements pour les prières et les lettres « pleines d’encouragements »4141 qu’il recevait de la part du père Guérin4142. Les Allobroges du 10 avril 19474143 évoquent l’arrestation de deux des autres miliciens réfugiés à Tamié, depuis juillet 19464144. L’un d’entre eux est originaire de Draillant et serait à l’origine d’une « dizaine de déportations »4145 dans son village. Cette localité a eu huit de ses enfants fusillés au Grand-Bornand, le 24 août 1944.

Les trappistes appliquent la règle de charité, et il est difficile pour nous de porter un jugement sur leur attitude au cours des années noires. En effet, la règle de Saint-Benoît recommande aux frères de recevoir les hôtes qui arrivent, « comme le Christ, car un jour il dira : J’ai été votre hôte et vous m’avez reçu »4146. Tous les frères savent-ils que leurs hôtes sont d’anciens miliciens ? Ce n’est pas certain. Il n’en est pas de même à la Visitation d’Annecy, toujours attachée au régime de Vichy. Le 16 août 1944, elles évoquent l’arrestation d’un chirurgien annécien, collaborateur notoire, en écrivant « qu’il a été arrêté, mais heureusement très vite relâché »4147.

Une nouvelle cour martiale siège à Annemasse afin de juger les miliciens qui avaient réussi à échapper à la résistance en août. Une foule se masse autour des prévenus, certains souhaitant lapider les tortionnaires de la veille. Le chanoine Marquet proteste vigoureusement contre ces Chrétiens qui se donnent en spectacle en insultant les miliciens4148.

L’épuration s’applique également à la presse qui connaît une importante restructuration4149, dès la Libération. Les titres jugés comme ayant été trop favorables à Vichy sont supprimés, tel est le cas de La Croix de la Haute-Savoie, dont l’éditorialiste, le chanoine Corbet, exprimait avec une verve presque sans égale son admiration pour Pétain et son dédain de la résistance. Ce journal cinquantenaire fait son dernier tirage, le dimanche 20 août, pour célébrer la Libération ; il est ensuite supprimé. Rapidement, les autorités catholiques se préoccupent de la nécessité de remplacer ce vide laissé par la disparition de La Croix de la Haute-Savoie. C’est le 14 octobre, que paraît le premier numéro du tout nouveau journal Le Courrier Savoyard.Ce dernier est à la fois un regroupement des journaux spécialisés Le Clocher Savoyard et Floraisons des Alpes, en même temps qu’il remplace La Croix de la Haute-Savoie. 1919 avait vu la naissance du Réveil Social Savoyard destiné à empêcher la renaissance de L’Indicateur de la Savoie, 1944, voit la naissance du Courrier Savoyard, destiné à combler l’absence d’un journal catholique. L’abbé Berthoud est chargé de sa direction jusqu’en 1954. Ont pris part à cette naissance, le chanoine Duval, vicaire général et directeur des œuvres, et le chanoine Clavel4150.

Le nouvel hebdomadaire sert à la fois de journal d’informations de tendance catholique, et de relais entre les dirigeants de l’action catholique et les militants. Comme pour justifier que tous les catholiques n’ont pas été des Henriot ou des Vallat, les deux premiers numéros de l’hebdomadaire s’intéressent au rôle tenu par les mouvements pendant le conflit. Le premier s’intéresse à « l’Union Diocésaine des Hommes pendant l’occupation »4151. Le chanoine Chavanne, aumônier du mouvement, justifie le fait que peu d’hommes de l’UDH ont participé à la résistance armée, en rappelant qu’ils ont résisté à leur manière en luttant contre le nazisme par le biais de conférences4152. Est-il nécessaire de rappeler que l’aumônier parcourait le diocèse pour mettre en garde ses militants des dangers de la situation, et contre « toute compromission avec le néopaganisme nazi au nom d’un “idéal chrétien et français”»4153. Les attitudes de résistance des mouvements de jeunesse, comme la volonté d’affirmer un christianisme intégral face au « paganisme menaçant »4154, lors des congrès de 1941 sont exposés dans le second numéro du Courrier Savoyard qui fait une large place aux « catholiques haut-savoyards dans la résistance »4155. L’évocation de François de Menthon ne manque pas de rappeler le rôle joué par les militants d’action catholique dans la résistance. C’est également le moyen de réaffirmer que l’amitié militante de 1920 a servi la cause résistante, puisque l’article évoque Édouard Pochat, ancien « président de la jeunesse catholique »4156, qui lance une lettre « vengeresse contre les autorités “légionnaires” » suite à l’affaire du comte de Menthon4157. Cette protestation permettant à la vallée de Thônes d’être rapidement acquise à la résistance et nous savons son rôle dans la suite des événements de la résistance.

Nous pouvons nous demander si nous ne sommes-nous pas ici dans une situation semblable à celle de 1919, où les poilus honoraient leurs camarades tombés au champ d’honneur, les prenant pour modèle et rebâtissant la cité nouvelle pour que leurs sacrifices ne soient pas vains. Ces évocations sont-elles un moyen pour montrer que tous les militants d’action catholique ne sont pas entrés dans la Milice ou dans les instances de Vichy ? Sans doute, ces articles entrent dans une sorte de schéma de justification des actions, comme le sera le livre de Mgr Guerry sur L’Église sous l’occupation, paru en 1947, mais dont les recherches de témoignages commencent très tôt. N’est-ce pas peut-être également un moyen de prendre les devants face aux communistes qui pourraient se targuer d’être des résistants de la première heure? Sans doute, ces évocations forment un tout qui conjuguent à la fois, célébration des « héros de la résistance », justification, affirmation de la solidité de la formation des jeunes militants.

Après avoir constaté que les prêtres apportaient leur aide à la résistance ou alors qu’ils mettaient leur ministère au service des miliciens, il nous reste à évoquer un cas qui, pour l’heure semble être unique en France, à savoir l’exécution de plusieurs prêtres.

Notes
4120.

À l’heure actuelle, aucune étude n’a encore été menée pour connaître les circonstances exactes de la détention des Francs-Gardes au Grand-Bornand. La question reste encore trop épineuse, et le village du Grand-Bornand n’est sans doute pas prêt à voir se rouvrir cette page douloureuse de son passé. Une sorte d’omerta pèse sur cette question.

4121.

e. ducroz, Arrestation et procès des miliciens (19-24 août 1944), p. 1.

4122.

Ibid.

4123.

Ibid., p. 2.

4124.

Ibid.

4125.

Ibid.

4126.

Ibid.

4127.

Ibid., p. 4.

4128.

e. ducroz, Arrestation…, op. cit., p. 4.

4129.

Annales écrites de la Visitation. 1943-1945. Document Monastère de la Visitation, 27 août 1944.

4130.

e. ducroz , Arrestation…, op. cit., p. 4.

4131.

Ibid.

4132.

Ibid., p. 7.

4133.

Ibid. , p. 8.

4134.

Ibid.

4135.

Ibid.

4136.

Ibid.

4137.

Fernand Chevrier est caché pendant trente-huit jours à Tamié. Pour s’occuper, il sculpte le manteau de la cheminée du scriptorium. Information communiquée par Tamié.

4138.

Annales écrites de la Visitation. 1943-1945. Document Monastère de la Visitation, 27 août 1944. Les sœurs notent qu’un « homme doit son salut à la Trappe, grâce à un habit de confrère, il n’a pas été reconnu lors d’une visite ».

4139.

Lettre d’un milicien de Cervens adressée à l’abbaye de Tamié, 7 novembre 1947. Document communiqué par l’abbaye de Tamié.

4140.

Ibid.

4141.

Ibid.

4142.

Ce prêtre, également de Cervens, deviendra supérieur de l’Abbaye, in b.-j. martin, L’histoire des moines de Tamié, 1980, p. 145.

4143.

Les Allobroges, 10 avril 1947.

4144.

Ibid.

4145.

Ibid.

4146.

Règle de Saint-Benoît, chapitre 53, 1, p. 113.

4147.

Annales écrites de la Visitation. 1943-1945. Document Monastère de la Visitation, 16 août 1944.

4148.

Entretien avec les abbés P. Lepan et Cl. Chatelain.

4149.

Sur cette question, voir le mémoire de maîtrise de Pierre-Éric Burdin, La presse de la Libération en Haute-Savoie (1944-1947), Université de Savoie, 2003, 212 p.

4150.

Entretien avec le chanoine Berthoud. Il soulignait que le colonel Raulet, Daniel-Rops et Joseph Folliet avaient également participé à cette création.

4151.

Le Courrier Savoyard, n° 1, 14 octobre 1944.

4152.

Ibid.

4153.

Le Courrier Savoyard, 9 février 1946.

4154.

Ibid.

4155.

Ibid., 21 octobre 1944.

4156.

Ibid. En fait, il était président de l’arrondissement d’Annecy et à ce titre, vice-président diocésain de l’ACJF. Cf. supra, p. 247.

4157.

Cf. supra, p. 389.