2.2.2 Le discours idéal de la coopération antiterroriste

Les historiens ont montré que les services de renseignement ont toujours maintenu un minimum de communication entre eux. Ces attitudes pouvaient à l’occasion enclencher des processus de coopération beaucoup plus affirmés à l’instar de la coopération policière des années 1970-1980 entre les pays d’Europe occidentale. Mais ces pratiques sont demeurées contraintes par les intérêts propres des services qui pouvaient être divergents des intérêts diplomatiques officiels.

‘« Il est […] des agences de renseignement [qui ont] anticip[é] ou prépar[é] des retournements d’alliances et donc entreten[u] des relations poussées avec des services ennemis. […] Il n’y a pourtant ni fraternité, ni solidarité mais uniquement des relations de raison dictées par la prudence et la Realpolitik. […] Les organes de renseignement se tiennent au plus près de l’autorité politique tout en entretenant soigneusement leur autonomie » (Forcade et Laurent, 2005, p. 169). ’

Mais dans les discours antiterroristes, l’importance quantitative des références à la coopération suggère l’importance de cet argument.

Cette centralité est d’abord illustrée par la redondance du lexique : le vocable et ses dérivés (coopérer, coopératif) apparaissent au moins une fois dans 40% des discours et plusieurs fois dans près d’un discours sur cinq (53 discours soit 17% de l’ensemble). Dans le corpus restreint, utilisé pour l’analyse de contenu, cette visibilité ne se dément pas. Nous avons en effet constitué une thématique « coopération » qui rassemble les éléments sémantiques de la coopération, de la collaboration internationale ou de l’échange de renseignements. Elle apparait en moyenne 1,6 fois par discours avec une augmentation régulière tout au long de la période : 1,3 la première semaine, 1,5 la seconde et 2,6 la troisième semaine. Mais la fréquence textuelle ne nous renseigne pas sur la valorisation de la notion construite par son inscription dans une structure narrative favorable.

Les responsables français inscrivent la coopération dans un récit historique valorisé scandé par la révélation consécutive aux attentats du 11 septembre 2001.

‘« Après la vague d’attentats qui a touché la France à l’été 1995, les enquêtes diligentées en France ont beaucoup souffert du manque de coopération de la part de nos principaux partenaires, qui ne voyaient souvent dans ces attentats que la résurgence de conflits coloniaux mal cicatrisés. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, plus personne ne remet en cause le caractère transnational du terrorisme qui se manifeste par le fonctionnement mondialisé de réseaux terroristes, ainsi que par l’universalité de la menace » (Delebarre, 2004, p. 5)770.’

Cette configuration narrative met en scène un actant étatique luttant avant les autres contre un terrorisme de portée universelle. Cette centralité de la coopération internationale se fonde sur une équivalence : la nature transnationale des organisations terroristes conduit à une réponse symétrique qui se déploie dans des relations bilatérales771 et multilatérales772. Cette symétrie logique entre la prémisse initiale (la nature du problème social) et la conclusion finale (la nature de la réponse à apporter) fonde l’évidence et l’autorité des discours de coopération.

‘« Ces attentats du 11 septembre 2001 semblent avoir ouvert un espace politique pour prétendre que toute politique de sécurité intérieure se doit d’être assurée au niveau mondial ou ne pas être assurée du tout. Cette solidarité naturelle des sociétés démocratiques européennes contre le terrorisme est un discours qui ne peine pas à s’imposer comme vrai, tant il s’énonce sur le mode de l’évidence. Évidence de la menace qui produit l’évidence de la réponse : une coopération antiterroriste de tous contre un ennemi communément admis. Ce discours d’autorité à la coopération en matière de lutte contre le terrorisme s’énonce d’un ton grave et sentencieux à la mesure de l’imprécation à laquelle il renvoie » (Guittet, 2006 (b), p. 51).’

La naturalisation de la coopération s’appuie sur l’exigence de sa nécessité773 : l’échange d’informations est intrinsèque au travail policier.

‘« Il n’y a pas un jour qui se passe sans que nous ayons des contacts avec les services secrets du monde entier, parce que toutes les arrestations - et je dis toutes les arrestations - qui ont eu lieu en France, à la base il y a eu un renseignement et bien souvent ce renseignement venait d’un service étranger » (Nicolas Sarkozy, 27 septembre 2005).’

L’argument est renforcé par plusieurs éléments de modalisation tels que l’emploi d’adverbes de totalisation ou l’incise verbale qui redouble l’argument774. Au-delà d’une description de l’activité policière concrète, l’argument de nécessité est avancé pour justifier les pratiques de coopération au niveau global, notamment au sein de l’UE. Dominique de Villepin évoque « la nécessité de faire progresser la coopération à l’échelon européen » (5 mai 2004).

Le discours politique sur la coopération est un discours idéal qui présente une collaboration linéaire, sans aspérité et représentative de la confiance réciproque entre les pays démocratiques. Le ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant évoque ainsi « un excellent esprit de coopération [des services antiterroristes] avec leurs homologues des États-Unis et d’Europe » (3 octobre 2001). Cette simplification discursive des pratiques coopératives rappelle certaines caractéristiques du langage mythique.

‘« En passant de l’histoire à la nature, le mythe fait une économie : il abolit la complexité des actes humains, leur donne la simplicité des essences, il supprime toute dialectique, toute remontée au-delà du visible immédiat, il organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde étalé dans l’évidence, il fonde une clarté heureuse : les choses ont l’air de signifier toutes seules » (Barthes, 1957 (1970), p. 231).’

Le discours remplit sa fonction de rassurement en gommant les éventuelles concurrences (entre les pays et entre les services à l’intérieur d’un même pays) et en présentant des relations vertueuses de donnant-donnant. Ce discours cache en réalité les intérêts propres de chaque entité qui peuvent la conduire à ne pas échanger d’informations775. Il masque les pratiques concrètes des services antiterroristes, structurés autour de la nécessité du secret et d’une culture d’autonomie fonctionnelle.

Les discours antiterroristes s’appuient sur un effacement des conditions concrètes de la coopération en matière de terrorisme et sur l’assimilation de la lutte contre le terrorisme à l’actualisation de la démocratie. Cet écart entre l’évidence de la coopération et les pratiques concrètes peut s’illustrer à travers un rapide retour sur l’émergence des processus européens de coopération et sur les évaluations parlementaires des réponses de l’UE.

Notes
770.

Le rapporteur doit faire implicitement référence au refus de la Grande-Bretagne d’extrader Rachid Ramda. Il faut préciser que les mesures politiques spectaculaires prises à l’époque (telles que la suspension de la Convention de Schengen ou les discours sur l’augmentation de la surveillance aux frontières) n’avaient pas du favoriser un climat de confiance nécessaire à la coopération internationale.

771.

16 discours contenaient une référence directe à la coopération bilatérale.

772.

13 discours faisaient référence à la coopération multilatérale.

773.

68 discours comprennent les vocables coopération, nécessité et Europe.

774.

A la télévision, cette incise est marquée par une pause dans le débit oral.

775.

L’exemple de l’été 1995 dans l’enquête sur les attentats, voir chapitre infra.