Conclusion

En conclusion de ce travail, nous souhaiterions revenir sur les principaux résultats de cette recherche. Les discours antiterroristes s’attachent à produire trois effets principaux sur le public : mobiliser, rassurer et politiser. Si les trois registres ont contenus inégaux au sein des discours, leur présence commune semble indispensable afin de construire la cohérence des discours antiterroristes.

Au sein des discours antiterroristes, la visée mobilisatrice est atteinte grâce à une logique d’appartenance qui se fonde sur le partage d’émotions communes et sur une logique d’exclusion qui renforce l’unité du groupe en construisant une figure de l’ennemi. Elle se réalise par une construction discursive des émotions qui détermine un effet pathémique sur l’auditoire grâce à des contenus lexicaux et argumentatifs propres. La mobilisation à partir d’émotions communes se caractérise par l’emploi de symboles d’identification valorisés au sein des cadres culturels (la figure victimaire), par la présence de traces affectives exprimant les sentiments du locuteur (vocabulaire émotionnel, implication énonciative du locuteur, présence de verbes de perception) et par une relation de proximité entre ce dernier et l’auditoire à l’aide d’une stratégie d’authenticité.

Parallèlement à une identification par le partage de sentiments communs, la mobilisation de la population suit un processus de construction de l’ennemi. La mobilisation prend alors la forme de discours de réprobation qui s’inscrivent dans une dichotomie morale. La disqualification se poursuit à l’aide de l’emploi du mot terrorisme et de qualificatifs péjoratifs tandis que les locuteurs recourent au registre de la pathologie pour amplifier les représentations négatives de l’ennemi. Le danger qu’il représente est enfin accrédité par la démonstration de sa puissance. La connotation de la mobilisation (contenue dans les arguments émotionnels) est renforcée par une dénotation. Celle-ci s’illustre dans des revendications explicites d’union nationale, une suspension des joutes partisanes et des discours de vigilance populaire.

Ces revendications conduisent à un abaissement de la concurrence partisane. Face au désordre provoqué par l’attentat, l’État répond par une posture de maîtrise. Celle-ci s’affiche à la fois dans une posture personnelle (présentation de l’éthos du locuteur politique) et collective (présentation de la conduite de l’action publique) à travers l’emploi d’une énonciation contrôlée et d’un lexique de la rationalité. Le discours décisionnel se matérialise ensuite dans une procédure spécifique de prévention des attentats : le plan Vigipirate. Pour répondre aux effets communicationnels des actions terroristes, les responsables politiques intègrent progressivement la communication publique comme un élément déterminant de la lutte antiterroriste. La réduction de l’incertitude engendrée par la violence est également l’objectif des actions de répression enclenchées contre le terrorisme. En France, le discours politique revendique une approche équilibrée dans la lutte contre le terrorisme : si elle doit faire preuve d’efficacité pour résorber le déséquilibre provoqué par la menace terroriste, la maitrise est également une source d’équilibre pour éviter les dérèglements d’une répression trop sévère qui toucherait aux fondements de l’État de droit.

Les attentats depuis 2001 ont donc eu pour effet principal d’approfondir le système français de la lutte contre le terrorisme. Ainsi, la centralisation a été accentuée (y compris sur le plan institutionnel avec la création de la DCRI en juillet 2008), la judiciarisation a été renforcée (par le refus de suivre la voie militaire), la logique préventive accrue et la coordination affirmée (par la valorisation des pratiques de coopération). Les discours politiques qui ont accompagné ces logiques ont été justifiés par le principe d’efficacité et par la nature démocratique de cette approche ; la maitrise, censée rassurer les citoyens, s’exprimant ici par une recherche d’un équilibre entre efficience et légalité. Ces actions politiques ont été définies à partir d’une interprétation causale sur la nature du problème à régler.

Les récits politiques ont mis en scène une narrativité propre au sein de laquelle les caractéristiques du phénomène terroriste ont évolué dans le sens d’une évacuation de la composante étatique et d’une révélation de motivations religieuses et de structures transnationales. Ces évolutions diachroniques ont conduit les responsables français à consacrer la continuité du terrorisme entre les années 1990 et les années 2000. Sans parvenir à une désignation stabilisée, la construction de l’ennemi conduit à une disqualification par la mise en avant de pratiques religieuses dévoyées et l’usage d’un lexique pathologique. Ces discours antiterroristes constituent en fait une subdivision, dans l’espace de la violence politique, d’un méta-discours sur le désordre et les risques. Ce récit global rassemble, outre le terrorisme, un ensemble de menaces d’ordre économique (la dérégulation économique issue de la mondialisation), démographiques (l’immigration, surpopulation) et écologiques (réchauffement climatique et multiplication des catastrophes naturelles afférentes) qui pèsent sur la société.

Par ce processus d’inscription dans un récit global, les discours politisent la question du terrorisme. Ces énoncés peuvent être déclinés selon trois modèles schématiques : le modèle du « retour de l’Histoire » qui dénote la renaissance d’une histoire politique violente, le modèle de la « mondialisation terroriste » qui fait du terrorisme un parasite de la globalisation économique et le modèle « de l’état de nature » dans lequel la déstructuration des cadres anciens (frontières, équilibre géopolitique, etc.) conduit à une précarité généralisée. Ces énoncés se sont détachés de l’événement fondateur, les attentats du 11 septembre 2001, pour désigner la période historique consécutive et chaque nouvel attentat vient s’inscrire comme une illustration vérificative de l’énoncé global.

Ce travail souffre de plusieurs limites qui nécessiteraient un approfondissement de la recherche. En travaillant sur un sujet très contemporain et peu ouvert aux regards des chercheurs (notamment en ce qui concerne les archives), des pans de la connaissance des contextes de productions, des processus de décision et des coups échangés entre les acteurs restent à découvrir. En outre, ce travail mériterait une analyse de réception afin de confirmer l’adéquation entre les visées des locuteurs politiques et l’appropriation par les citoyens. Cependant, cette recherche serait difficile à mener tant l’interpénétration des discours médiatiques et politiques (particulièrement forte sur le terrorisme) biaiserait les résultats. De même, une analyse plus systématique pourrait être menée à partir de différents logiciels d’analyse du discours à la condition qu’une homogénéité puisse être trouvée entre des textes disparates. En effet, la nécessité d’avoir des textes longs rogne la capacité de représentativité des discours antiterroristes dans la mesure où les discours courts, produits à l’occasion d’attentats, peuvent avoir des effets importants.

Tout en prenant acte de ces insuffisances, nous faisons l’hypothèse que les discours antiterroristes participent d’une forme contemporaine de rite par leur codification, la récurrence de leurs contenus lexicaux et leur charge symbolique. Le rite se définit par un double mouvement de morcellement (dans lequel l’action est décomposée en une multiplicité de séquences) et de répétition (ces séquences constituent des figures imposées). Il se caractérise donc par la répétitivité de ses formes et par la codification de son déroulement dans des paroles et des pratiques non spontanées (Rivière, 1988, p. 141-142). Claude Rivière avait noté que, tant en religion qu’en politique, les rites apparaissent plus à l’occasion des périodes d’insécurité, de changement ou de désordre. Le rite vise la régulation du corps social par l’exaltation de l’unité et la théâtralisation de l’affrontement.

‘« Dans un monde religieux comme dans les sociétés civiles, [les rites] ont pour but de réitérer et de renforcer des liens, exprimant parfois des conflits pour les dépasser […], de renouveler et revivifier des croyances, de propager les idées d’une culture et de leur donner une forme (ce qui renvoie à une dimension cognitive), de délimiter des rôles et de tenter de structurer dans des comportements la manière dont une société ou groupe social se pense » (Rivière, 1988, p. 143).’

De son côté, Victor Turner appréhendait le rite comme un espace de stockage d’un savoir dont la récurrence et la diffusion des significations contribuent à l’apprentissage. Le moment rituel se caractérise alors par trois processus (Turner, 1969).

En premier lieu, le rituel nécessite des pratiques de démarcation matérielle et symbolique par rapport au temps et à l’espace des pratiques ordinaires. Cette délimitation se marque également dans le rapport au temps puisque le rituel se déroule dans un moment clôturé (dans le cas du terrorisme, l’intérêt du gouvernement est de prolonger le plus longtemps possible la période d’« union nationale »). Cette démarcation vis-à-vis de la temporalité routinière peut s’illustrer dans l’activation de procédures de prévention particulières telles que le plan Vigipirate (même si son usage se pérennise), l’annonce de réunions de crise ou dans l’abaissement de la concurrence partisane au sein du champ politique.

En second lieu, l’auteur cherche à rendre compte du fait que le phénomène rituel actualise un mode de participation sociale qui, tendanciellement, n’est plus soumis au réalisme statutaire en vigueur dans la vie ordinaire. Au moment du rituel, il y a une tendance à sublimer les hiérarchies ordinaires entre les individus au profit de la reconnaissance entre eux d’une égalité foncière, découlant de leur égale appartenance au collectif. En d’autres termes, il s’agit du fait que quelque soit leur statut, les individus font tous partie du même tout. Au sein d’un conflit exprimé (un combat pour la préservation de notre société), les discours antiterroristes visent un raffermissement de la cohésion nationale par la proclamation d’émotions partagées (compassion, solidarité), de valeurs fondamentales (démocratie, liberté, droits de l’homme) et la délimitation de rôles (l’État protecteur, le citoyen vigilant, l’ennemi barbare). La codification des discours et des pratiques s’illustre par la récurrence des thèmes lexicaux et la mise en place de procédures ou de gestes similaires (élévation du niveau d’alerte de Vigipirate, gestes de solidarité, minutes de silence, etc.). La communauté est construite comme égalitaire puisque les dirigeants politiques la constituent à partir de sentiments et de valeurs communs à tout citoyen.

Le dernier élément s’éloigne plus des situations étudiées dans la mesure où les séquences terroristes sont relativement espacées dans le temps et qu’elles apparaissent de manière aléatoire, sans contrôle de la part du pouvoir politique967. L’exaltation d’un collectif égalitaire n’empêche pas que le rite exprime également une adhésion collective au pouvoir. Dans les discours antiterroristes, ce consentement collectif s’illustre dans la revendication gouvernementale d’un consensus partisan (revendication acceptée par les partis d’opposition) et par l’appel au civisme de la population (sous la forme d’une exigence d’une vigilance accrue).

Cette ritualisation du discours antiterroriste vise à générer de la stabilité et de l’ordre, là où les attentats (et ce, même sans atteindre le territoire national) apportent instabilité et désordre. S’il est un dernier exemple de la valeur du discours dans la lutte antiterroriste, ce sont les États-Unis qui nous le fournissent. Consacrée par les premières décisions du nouveau président élu Barack Obama, la modification de la stratégie américaine de lutte contre le terrorisme ne sera être complète qu’avec un changement de désignation et le remplacement du concept de la « guerre au terrorisme »968.

Notes
967.

Ce constat n’enlève rien au fait qu’un gouvernement peut exagérer voire construire une menace terroriste à son profit.

968.

« La lutte contre Al-Qaïda, acte II », Le Monde, 20 janvier 2009. Cette proposition était déjà contenue dans un rapport de la Rand Corporation de juillet 2008 (Jones, Libicki, 2008, p. 123).