Notions Préalables

Le regard que nous portons sur les œuvres du passé est trop souvent limité à une poignée de compositeurs. Dans la brume qui nous sépare de ces périodes parfois très lointaines, ils sont les seuls pinacles qui nous permettent d’entrevoir la réalité d’une activité artistique. Le temps et son implacable érosion ternissent les couleurs, aplatissent les contrastes, et absorbent l’effervescente diversité au milieu d’un profond silence. Sans doute sommes-nous coupables, voire complices, de ce calme sépulcral. Car à force de porter louange à quelques uns, de glorifier le nom d’un seul, d’attribuer au naturel génie ce qui est le fruit tant mérité de l’histoire, nous taisons le reste de l’humanité.

Peut-on cependant en vouloir à celui qui, dans l’attente légitime d’une contemplation immodérée, écarte de sa vue les innombrables intermédiaires ? Tandis que nous sculptons un buste de marbre au plus estimable des auteurs, les débris sont autant de stèles anonymes que nous répandons sur ses contemporains, et nous foulons du pied leur mémoire : pour un compositeur porté aux nues, combien de compositeurs dits « mineurs » ou « secondaires » sont renvoyés dans l’ombre, combien de professeurs de musique sont déclassés au rang d’obscurs amateurs, combien d’instrumentistes ou de chanteurs sont estampillés « exécutants », combien d’artisans sont maintenus derrière leurs rabots, et combien de petits musiciens, de joueurs pour le plaisir, sont condamnés à l’insignifiance ? Autant de pratiques ne méritent pas un tel mépris.

Mais le buste commémoratif n’est finalement pas si trompeur : il est bien une tête privée de son corps, une partie injustement arrachée à son tout.

Il faut dire que les légendes biographiques impriment une vision toute à la fois radicale et terrifiante. L’alternative vivaldienne finit ici par devenir la règle : quand on a le choix entre la cordonnerie et la prêtrise, l’amoureux de musique troque ses nattes d’osier pour le chapelet. Notre imaginaire prend alors le dessus, et les siècles passés se remplissent de Vivaldi. Naïfs, nous pensons que le mélomane d’autrefois ne peut échapper à ce tragique destin (car il est tragique, forcément).

Rien n’est moins faux. Il suffit en effet de se pencher sur les pratiques musicales des XVIe et du XVIIe siècles pour s’en convaincre. Derrière les personnalités incontestablement attirantes que nous connaissons, Bach, Buxtehude, Schütz et autres archanges, s’agite tout un monde fascinant : celui des institutions, des corps de métiers, des maîtres de chapelle, des réunions étudiantes, des musiciens de quartier, des bourgeois organisant en privé leurs propres concerts, un monde où la musique vibre et se diffuse de toute part, bien au-delà des quelques œuvres que nous sacralisons.

Assurément, sous les archanges se presse toute la cohorte des putti – sans lesquels les archanges seraient bien isolés. Sous le buste, la ronde-bosse toute entière. Sous les pinacles, la cathédrale elle-même. Et à l’intérieur ? Poussons la porte…