1/ L’exercice de la musique

1.1/ Le Cantor

En Allemagne, la culture musicale est profondément ancrée dans les habitudes éducatives et sociales. L’exercice quotidien de la musique, tant instrumentale que vocale, s’inscrit dans une longue tradition populaire, pour laquelle le soutien assumé de Martin Luther ne fut pas sans conséquences. Avec un indéfectible souci de qualité, les positions du Réformateur assurèrent à la musique un statut de premier ordre.

Certes la musique jouissait depuis longtemps d’un privilège incontestable, celui d’être considérée comme une discipline fondatrice. Aux côtés de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie, cette pierre angulaire du quadrivium est devenue capitale dans toute éducation digne de ce nom. Alors étudiant en droit à l’université d’Erfurt, en 1501, Luther lui-même reçoit tous les fondements théoriques de cette discipline. Mais une fois embrassée la vocation religieuse, et surtout une fois engagé – presque malgré lui – dans une reformulation de la foi, Luther ne se contente pas d’envisager la musique comme un intermède ou une simple décoration de l’office. La musique est véritablement un acte de foi, un réel témoignage des aspirations spirituelles, un don de Dieu (donum divinum). Son apprentissage devient indispensable, car

‘ « La musique est une sorte de discipline qui rend les hommes plus patients et plus doux, plus modestes et plus raisonnables […]. Elle est un don de Dieu et non des hommes […]. C’est pourquoi, du point de vue théologique, aucun autre art ne peut lui être comparé. Je voudrais trouver les mots appropriés pour faire la louange de ce merveilleux présent divin, le bel art de la musique […]. J’ai toujours aimé la musique […]. Il est absolument nécessaire de conserver la musique dans les écoles […]. Il faut aussi que le maître d’école sache chanter, autrement il perd toute valeur à mes yeux […]. Je ne me déferais pour rien au monde du peu de musique que je sais. Il faut habituer les jeunes à cet art […] 3 . » ’

Il n’est donc pas étonnant que Luther accorde à la musique une place toute particulière dans l’éducation de la jeunesse. L’école est alors le premier lieu d’apprentissage.

Dans les villes, la classe est placée sous l’autorité d’un maître, le rector, lui-même secondé par un cantor (il n’est pas rare que ces deux fonctions soient jumelées dans les bourgs et villages). Celui-ci est chargé de transmettre l’éducation musicale aux jeunes enfants. Spécialiste en la matière, il donne à chacun les bases de l’écriture, de la théorie, et l’on pratique le déchiffrage à vue, ainsi que le travail de la voix. Cet enseignement – fondé exclusivement sur la pratique vocale – est quotidien et se déroule à partir de midi.

Les manuels de chants publiés par Georg Rhau4 donnent une idée très précise des pratiques scolaires. Son volume de Tricinia (1542)5 contenant quatre-vingt-dix pièces à trois voix, puis ses Bicinia gallica, latina, germanica (1545)6, en deux volumes, regorgent de polyphonies : quatre-vingt-onze bicinia et cinq tricinia dans le premier tome, cent neuf bicinia, quatre tricinia, quinze quadricinia, puis deux pièces à cinq voix, une à six et une à huit, dans le second tome. Un rapide coup d’œil permet de constater toute la richesse véhiculée par cet enseignement : les œuvres rassemblent plusieurs nationalités ; outre les compositeurs luthériens (Johann Walther, Arnold von Bruck ou Sixt Dietrich par exemple), on croise aussi quelques français (Claudin de Sermisy, Jean Mouton, Pierre de la Rue). Le jeune écolier est donc habitué à chanter en allemand, en latin et en français.

Le contenu même du corpus jouit d’une certaine variété, et ne se limite pas au répertoire religieux : si l’on rencontre, comme il se doit dans une école luthérienne, quelques pater noster, magnificat, voire les célèbres chants du répertoire luthérien (Ein feste Burg ist unser Gott ou Von himel hoch da kom ich her), nous croisons également des polyphonies galantes (Le grand désir d’aimer my tient ou encore Adieu, amour, de vous suis las), voire débridées (Tru, tru, trut ! Avant il faut boire). Cette pluralité n’est guère étonnante dans l’esprit de Luther, qui revendique une généreuse tolérance à l’égard des multiples répertoires. Le bon mot qu’il lançait souvent est ici éloquent : « le diable ne doit pas garder les belles mélodies pour lui7 ». Discrètement, l’idée fait son chemin et se retrouve jusque sur la page de titre des Tricinia de 1542 : s’entremêlent des instruments aux connotations variées, soulignant tantôt le caractère noble de la musique (viole, luth), voire religieux (la harpe n’est pas sans évoquer David), tantôt le caractère jovial et ludique – pour ne pas dire païen (cromorne, cornemuse et tambour).

Quant aux modes d’écriture, ils sont pour l’essentiel fondés sur le canon et le mouvement parallèle (rarement le mouvement contraire, surtout dans les vocalises). En tout cas, on comprend bien l’objectif de cet enseignement : pratiquer assidûment la polyphonie à deux et à trois voix, dans l’espoir de parvenir à des pièces plus complexes encore.

Mais la fonction du cantor n’est pas limitée à cet apprentissage de la musique. Il « intervient dans sa classe [celle du rector] la plus élevée en tant que grammairien, latiniste et rhétoricien8 ». Autrement dit, la musique se situe toujours dans un cadre d’enseignement plus vaste, aux côtés des disciplines maîtresses du trivium (grammaire et rhétorique). La musique est donc l’une des pierres du grand édifice de la connaissance humaine.

À en croire les quelques gravures d’époque (celle d’A.E. Meister en particulier, Planche n°2), l’éducation musicale n’est pas prise à la légère, loin s’en faut. L’enseignement pratique (chant) et technique (lecture musicale sur le tableau du fond, et écriture sur la table de droite) sont clairement représentés, sous le regard inquisiteur du cantor qui veille au bon déroulement du cours, quand il ne s’agit pas de « corriger » les mauvaises habitudes.

En plus de son intervention dans la classe du rector, le cantor est chargé de faire répéter et chanter les jeunes enfants pour l’office du dimanche. Car celui qui sert l’état sert également l’église, dans cette société où les deux sont plus que jamais indissociables. La chorale est alors constituée des élèves les plus motivés, et participe au service religieux (messes, baptêmes, mariages, funérailles), mais peut également prêter main forte aux célébrations et fêtes municipales (jour de l’an, anniversaire). La Kantorei s’acquitte ainsi de ses obligations civiles et religieuses.

On constate sans peine que la charge du cantor est déterminante. À lui seul, il porte toute l’éducation de la jeunesse, une éducation jugée structurante par le Réformateur : après la parole de Dieu vient la musique. Aux côtés de la musique se trouve la parole. Si le cantor remplit sa mission, il permet à quiconque d’atteindre le message biblique grâce aux clefs qu’il transmet : l’art (la musique), et la culture (grammaire, latin, rhétorique).

Notes
3.

Cité par FUBINI (Enrico), Les Philosophes et la Musique, Paris, Champion, coll. « Musique – Musicologie », 1983, p. 73-74.

4.

Georg Rhau (1498-1548), souvent orthographié Rhaw en France, ancien cantor qui compte parmi les plus impliqués et les plus actifs des imprimeurs luthériens ; voir biographie dans GUICHARROUSSE (Hubert), Les musiques de Luther, Genève, Labor et Fides, coll. « Histoire et Société », n°31, 1995, p. 39.

5.

Disponible aux éditions Bärenreiter, BA 3139.

6.

Disponible aux éditions Bärenreiter, BA 3136.

7.

Cité in : WEBER (Édith), La Musique protestante de langue française, Paris, Champion, 1979, p. 16.

8.

DRESSLER (Gallus), Praecepta musicae poëticae, Olivier Trachier & Simonne Chevalier (dir.), Paris-Tours, Minerve - CESR, coll. « Epitome musical », 2001 ; voir notice biographique, p. 6.