Si le rector et le cantor sont tous les deux dépendants de la municipalité (ils reçoivent leurs salaires du Burgmeister), d’autres groupements de musiciens bénéficient d’un statut comparable, comme ces musiciens municipaux qui forment la Stadtpfeiferei, véritable guilde dans laquelle se retrouvent les instruments les plus sonores : fifre (Pfeife), chalumeau (Schalmei), bombarde (Bombardt – également orthographié Bomhart – ou Pommer), corne (Horn), cor de chamois (Gemshorn), cornet à bouquin (Zink), sans oublier les percussions, du petit tambour (Klein Paucklin) au tambour militaire (Soldaten Trummeln).
La Stadtpfeiferei est requise pour toutes les manifestations civiles, importantes ou secondaires. Ainsi, ces instruments d’extérieur peuvent accompagner l’entrée d’une personnalité de marque (prince, empereur), suivre le cortège de nouveaux mariés, ou célébrer quelques festivités locales (fêtes populaires). Mais on les retrouve ponctuellement à l’occasion des fêtes religieuses – il n’est pas impossible d’entendre les musiciens municipaux dans l’église et renforcer la Kantorei. Certains compositeurs – comme Michael Praetorius (1571-1621) – tiendront compte de ces traditions dans leurs productions de musique sacrée :
‘ « […] la plupart de ses œuvres sont habilement conçues de façon à permettre d’intégrer dans le déroulement musical du culte les divers groupes qui y prenaient part habituellement : musiciens municipaux, enfants des écoles, Collegium musicum de musiciens amateurs et chorale professionnelle 10 . » ’Ou encore :
‘ « Il était d’usage que les trompettes de la ville ou de la cour se joignent à l’ensemble ecclésiastique pour les occasions spéciales 11 . » ’Une gravure atribuée à Albrecht Dürer (voir Planche n°3) nous montre ces musiciens municipaux au balcon d’un édifice. De gauche à droite, on distingue un petit cornet (Stillzinck), un trombone alto (Alt-Posaun), deux bombardes alto (Alt Pommer) entre lesquelles se cache un autre trombone alto. Au deuxième rang, debout, se trouvent une longue flûte (Stamentienpfeiff) et un tambour militaire (Soldaten Trummeln)12. Parfois, cette Stadtpfeiferei dirigée par le Stadtmusikus est financée par le conseil des bourgeois (Ratsmusikanten Stadtpfeifer), mais elle dépend essentiellement de la municipalité.
Certes omniprésente dans le quotidien des hameaux et villes allemandes, la Stadtpfeiferei est cependant décriée par les musiciens de métier, qui voient dans l’amateurisme de ces regroupements (n’oublions pas que les musiciens de la Stadtpfeiferei peuvent jouer de plusieurs instruments, ce qui limite l’approfondissement technique d’un seul) l’origine d’une pratique aux qualités sonores parfois douteuses. Une simple réflexion de J.-S. Bach est ici éloquente : « […] les musiciens[de la cour de Dresde] n’ont plus aucun souci quant à leur pain quotidien, sont libres de tout chagrin et n’ont à se consacrer qu’à un seul instrument : c’est sûrement quelque chose d’exceptionnel et d’excellent à entendre13 ». Autrement dit, l’étude exclusive d’un seul instrument est un bénéfice pour l’oreille. Il est juste à regretter que les musiciens municipaux ne puissent pas en faire autant.
CANTAGREL (Gilles), Dietrich Buxtehude, et la musique en Allemagne du Nord dans la seconde moitié du XVII e siècle, Paris, Fayard, 2006, p. 269.
Paul Mc Creesh & Robin A. Leaver, notice du CD Praetorius Mass, réf. DIV5, p. 17.
Ibid., p. 19.
L’identification des instruments est rendue possible grâce au second volume du Syntagma Musicum de Michael Praetorius, disponible aux éditions Bärenreiter, BVK 1527.
Cité in : Webber (Geoffrey), Guide de la Musique Baroque, SADIE, Julie Anne (dir.), Paris, Fayard, 1995, p. 227.