1.6/ Le Kapellmeister

S’il est un poste hautement convoité, prisé de tous, nimbé des plus estimables faveurs, c’est bien celui de Kapellmeister. Contrairement au cantor, au rector, au Stadtkantor, à l’organiste ou aux musiciens de la Stadtpfeiferei, tous musiciens rattachés à la municipalité (ou à l’église, ce qui revient au même), le Kapellmeister est quant à lui la « propriété » d’une cour.

Le terme n’est pas trop fort, car le Kapellmeister est un musicien « acheté » par un prince, un monarque, voire l’empereur lui-même. Ce musicien reste au service exclusif de celui qui l’emploie (même si des dérogations restent envisageables, bien entendu dans une certaine mesure, pour une certaine durée, et à un certain prix – le parcours de Schütz entre Dresde et Copenhague constitue un bel exemple de tractations entre puissances politiques), et ne peut guère changer de maître (un Kapellmeister ne peut quitter ses fonctions sans l’autorisation de son prince).

Que la musique soit associée à la vie seigneuriale, rien n’est plus habituel. Sous Frédéric le Sage, Conrad Rupsch dirige l’orchestre permanent dela cour de Torgau. C’est en 1523 que Johann Walther (1496-1570) – musicien luthérien par excellence – entre dans l’orchestre comme bassiste18. Mais à la mort de Frédéric le Sage en 1525, la chapelle est dissoute, et les membres qui la constituent se séparent. On retrouve Johann Walther en 1548, à Dresde, où il fonde la chantrerie de la cour, qui compte alors une vingtaine de chanteurs (dix adultes, et dix enfants choisis parmi les meilleurs élèves du cantor). Dès le XVIe siècle, il est convenu que les instruments puissent également doubler les voix. Ainsi, en 1596, la chapelle du landgrave Maurice de Hesse regroupe jusqu’à vingt-huit musiciens, répartis en treize chanteurs et quinze instrumentistes :

‘ « Le service de cette chapelle […] disposait de tous les instruments usuels en ce temps, c’est-à-dire de bassons, de bombardes, de schiari et de bassanelli, de flûtes et de fifres de toutes sortes, de cornets, de xylophones, de cromornes, de violes de gambe et de violes, de lyres et de trombones, de régales et de positifs 19 . » ’

Ainsi le Kapellmeister est chargé d’organiser la vie musicale de la chapelle privée de son prince (d’où son nom). Mais ceci ne représente qu’une partie de ses fonctions, car le Kapellmeister doit fournir de la musique en toutes circonstances, en lien avec les activités de la cour. Dans son imposante biographie sur Heinrich Schütz (1595-1672), Martin Gregor-Dellin synthétise20 toutes les charges du Kapellmeister quand celui-ci fut nommé à la cour de Dresde : il doit organiser (plus que diriger physiquement – tâche qui échoit au « second Kapellmeister ») toute la musique de la cour (église, danses, banquets, théâtre), il compose la musique religieuse pour le service liturgique et pour les réjouissances de son prince (le Kapellmeister assure donc le renouvellement permanent de la musique sacrée et profane), il lui revient de diriger lui-même la musique dans les moments importants (mariages, accueil et réunions de princes), il dispense un enseignement musical auprès des jeunes garçons et instrumentistes, et il assure le travail de répétition avec les musiciens. Mais c’est à lui également de gérer l’achat de nouvelles partitions, de nouveaux instruments, voire de recruter de nouveaux musiciens pour la cour.

La charge est donc immense, surtout quand le Kapellmeister est au service d’un prince important qui multiplie les festivités ou les cérémonies protocolaires.

Quant aux musiciens de cour, ils jouissent d’une relative liberté que ne possède pas le Kapellmeister. En effet, si le prince ne paye pas suffisamment, ils peuvent quitter leur poste et chercher une cour plus généreuse. Les conflits qui déchirent l’Allemagne entre 1618 et 1648 provoquent une douloureuse raréfaction de musiciens. Ceux-ci, progressivement diminués dans leurs salaires, abandonnent ces cours ruinées par la guerre et incapables d’assurer le bon maintien de leur chapelle.

‘ « Au cours de ces années, la misère des musiciens avait pris des formes presque grotesques. En 1631, le harpiste Elias Pinckler dut vendre sa dernière harpe au roi de Suède Gustave Adolphe qui conférait à Dresde, mais n’ayant pas touché son dû, il suivit le roi jusqu’à Leipzig pour être payé. Puis il demanda son congé. Beaucoup firent comme lui, et s’en allèrent 21 . » ’

Point extrême, en effet. Mais le Kapellmeister, lui, est nommé à vie, quels que soient son salaire, son état de santé ou même son âge (on pense bien entendu au Schütz des dernières années, qui demande fréquemment son congé définitif dès 1650, congé toujours refusé malgré son grand âge ; si les fonctions sont revues à la baisse, au profit du second Kapellmeister, le départ à la retraite n’est certainement pas envisagé). On peut donc affirmer que la vocation de Kapellmeister est un véritable sacerdoce.

Notes
18.

MÜLLER-BLATTAU (J.), Histoire de la Musique Allemande, traduit de l’Allemand par J. Gaudefroy-Demombynes, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque musicale », 1943, p. 76.

19.

GREGOR-DELLIN (Martin), Heinrich Schütz, traduit de l’allemand par Odile Demange, Paris, Fayard, 1986, p. 44.

20.

Ibid., p. 89.

21.

Ibid., p. 169.